• LA- Memnon ou la Sagesse humaine

    Memnon ou la sagesse humaine – Voltaire

    Memnon, dans la mythologie, est le fils d’Éos (l’Aurore)  et de Tithon (prince troyen aimé par la déesse). En grec ancien, ce nom signifie « celui qui tient bon ».

    Passage commenté : « Qui es-tu ? lui dit Memnon (…) que quand je ne serai plus borgne »

     

    Contexte : Les Lumières ; cf. l’introduction du commentaire de Discours sur le Bonheur, de Mme du Châtelet (LA. 18)

    Genre : conte philosophique (apologue =argumentation indirecte) + inspiré par le  « conte oriental » très à la mode à cette époque.

    Genre du passage : utopie/ dialogue argumentatif)

    Œuvre : Dans Memnon ou la sagesse humaine, conte philosophique publié en 1748, Voltaire, déiste, dénonce l’abus des croyances ainsi que la prétention des hommes à vouloir atteindre la sagesse. Chercher une explication rationnelle à la présence du bien et du mal sur terre lui semble absurde. Ainsi, 11 ans avant la parution de Candide, il conteste l’optimisme de Leibniz pour qui le mal est inévitable et justifié, dans un monde bien organisé par le Providence.

    Situation du passage : Memnon est un personnage absurde figé dans ses préjugés. Il lui suffit d’une seule journée pour comprendre que son projet d’atteindre au bonheur par la sagesse est illusoire. Après avoir subi bien des malheurs, Memnon dialogue avec un esprit céleste qui lui est apparu en songe.

    Problématiques :

    - Quelle est la leçon de ce dénouement ?

    - Quelle est la particularité de ce dénouement ?

     

    I- Un monde utopique.

    Le songe dans lequel est plongé le personnage principal nous plonge dans un monde utopique (lieu idéal ; lieu qui n’existe pas)

    1) l’esprit céleste

    - présenté au début de l’extrait comme un être imaginaire et bon, digne d’un conte.

    ·         les termes qui le désignent ont tous une connotation merveilleuse : ton bon génie (rappelle Aladin et la lampe merveilleuse, traduit en France au XVIIIe siècle par Antoine Galland), l’habitant de l’étoile, l’être céleste.

    - le monde dont il provient est si lointain qu’il en paraît irréel :

    ·         ma patrie est à cinq cents millions de lieues du soleil, dans une petite étoile auprès de Sirius (7) malgré la tentative d’apporter quelque crédit à son existence : …que tu vois d’ici. (8).

    2) un monde parfait

    - Le monde auquel appartient l’esprit présente les caractéristiques de l’utopie ; d’abord pour être situé dans un endroit très isolé ou que personne ne peut atteindre, mais surtout parce que sa population semble ignorer le malheur.

    ·         Longue énumération de propositions négatives qui reprennent une à une tous les malheurs subis par Memnon : nous ne sommes jamais trompés par les femmes…nous ne faisons point d’excès à table…nous n’avons point de banqueroutiers…on ne peut pas nous crever les yeux…et les satrapes ne nous font jamais d’injustices. (12 à 16)

    ·         Notion d’égalité déjà évoquée dans Utopia, de Thomas More : parce que dans notre petite étoile tout le monde est égal.(16)

     

    II- Un dialogue didactique :

    1) un dialogue au discours direct :

    - cet échange entre les deux personnages prend l’aspect d’une discussion vivante sur le bonheur et le malheur où l’un des personnages demande des explications que l’autre va lui donner avec sérieux. :

    ·         Alternance de la prise de parole, paroles rapportées au discours direct et introduites par des tirets et des guillemets ;

    2) Memnon est « l’élève » :

    - Affligé par tous ses malheurs, Memnon cherche l’appui de ce « bon génie » qui se présente à lui :

    ·         Il manifeste du respect à son interlocuteur : il le vouvoie et l’appelle Monseigneur

    ·         il ne cesse de poser des questions car il ne comprend pas pourquoi tout va mal alors qu’il avait pris de bonnes résolutions pour être sage et heureux: l. 1, 10, 18, 28,37

    3) L’Esprit est le « maître » :

    - Il explique à Memnon comment marche le monde et n’est pas sans rappeler Pangloss, le maître de Candide :

    ·         Il lui apprend à se résigner et à se contenter de ce qu’il a, comme un bon stoïcien : J’étais auprès d’Assan, ton frère aîné, il est plus à plaindre que toi /  Il est vrai que tu seras toujours borgne ; mais à cela près, tu seras assez heureux, pourvu que tu ne fasses jamais le sot projet d’être parfaitement sage : il faut accepter son sort sans trop exiger.

    ·         Il lui explique que c’est ainsi, car le monde est parfaitement organisé selon différents degrés, et qu’il est impossible d’être parfaitement heureux si l’on n’appartient pas au monde où tout est parfait : Il ya un globe où tout cela se trouve (…) où tout le monde est complètement fou ;(30 à 33) / certains poètes, certains philosophes ont donc grand tort de dire que tout est bien ? –Ils ont grande raison, dit le philosophe de là-haut, en considérant l’arrangement de l’univers entier.(37,38)

    ·         Enfin, la perfection est uniquement du côté de Dieu, elle est hors d’atteinte pour un être humain : il faut savoir rester à sa place : accumulation avec parallélisme de structure sur toutes les impossibilités auxquelles l’homme est confronté : Aussi impossible que d’être parfaitement habile, parfaitement fort, parfaitement puissant, parfaitement heureux.

     

    III- Une leçon satirique

    Cependant, cet enseignement est rapidement discrédité par l’ironie de Voltaire qui commence déjà à éprouver de fortes réticences à l’encontre de la philosophie optimiste.

    1) le maître est dévalorisé :

    ·         Par la façon dont il est désigné : reprit l’animal de l’étoile (méprisant); dit le philosophe de là-haut (ironique)

    ·         Par son incapacité à résoudre quoi que ce soit : à quoi passez-vous votre temps ? –À veiller dit le génie sur les autres globes qui nous sont confiés (…)- Hélas ! que ne veniez-vous la nuit passée pour m’empêcher de faire tant de folies./ - C’est bien la peine d’avoir un bon génie dans une famille pour que, de deux frères, l’un soit borgne, l’autre aveugle ; l’un couche sur la paille, l’autre en prison. (24,25). Les deux parallélismes accentuent la totale inutilité du « bon génie ».

    2) le monde utopique est également tourné en dérision :

    ·         S’il n’y a pas de malheur, il n’y a pas de bonheur non plus : effet comique des raisons apportées à l’absence de souffrances et d’injustices ; l’anaphore parce que accentue l’impression d’une liste absurde : Nous ne sommes jamais trompés par les femmes, parce que nous n’en avons point ; nous ne faisons pas d’excès de table parce que nous ne mangeons point, etc. ( l.12 à 16).La réaction de Memnon en montre tout l’ennui : - sans femme et sans dîner, à quoi passez-vous votre temps ?

    ·         L’Esprit lui-même admet que son monde est loin d’être idéal ou parfait : Nous-mêmes, nous en sommes bien loin.(30)

    3) La leçon ironique de Voltaire :

    - finalement, à travers ce dialogue argumentatif sur le bonheur, Voltaire attaque avec humour plusieurs cibles :

    ·         la religion : la créature céleste, censée représentée un ange, est abordée sous l’angle des superstitions : -Rends-moi donc mon œil, ma santé, mon  bien, ma sagesse.

    ·         La société, l’arbitraire et l’absurdité de son fonctionnement : l.9 à 11 + « J’ai bien peur, dit Memnon, que notre petit globe terraqué ne soit précisément les petites-maisons de l’univers dont vous me faites l’honneur de parler. » (registre ironique) 

    ·         Le despotisme et les abus de pouvoir : Sa gracieuse Majesté le roi des Indes, à la cour duquel il a l’honneur d’être ( antiphrase ironique), lui a fait crever les deux yeux pour une petite indiscrétion, et il est actuellement dans un cachot, les fers aux pieds et aux mains./ vous n’avez point de satrapes qui se moquent de vous en vous refusant justice. 

    ·         L’optimisme de Leibniz : -Ah ! je ne croirai cela que quand je ne serai plus borgne. 

     

    Conclusion :

    Ce dénouement a la particularité de demeurer « ouvert » et de ne pas apporter de solution à la quête du bonheur. Mais, en ayant recours à l’ironie, il propose  une réflexion intéressante sur la vanité de la croyance en un monde parfait. La société est soumise aux abus de pouvoir et à l’arbitraire. Voltaire ne croit pas en la Providence. Il nous suggère qu’il faut savoir raisonner par soi-même, comme le fait Memnon, savoir apprendre de ses erreurs. Pour être heureux, soyons pragmatiques : c’est-à-dire que grâce à l’expérience, nous devons considérer le monde de façon pratique, concrète, et non pas sous l’influence de vagues théories ou de croyances superstitieuses.

     

    Ouverture :

    - Comparez avec les autres textes du recueil ou avec d’autres contes de Voltaire comme Zadig ou Candide.

     

     

     


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