• Madame du Châtelet –  Discours sur le Bonheur :

    Contexte : Les Lumières 

    Métaphore antique (cf. Platon) qui désigne les lumières de la raison et de la connaissance contre l’obscurité de l’ignorance, des préjugés et des superstitions.

     

    XVIIe siècle : classicisme

    XVIIIe siècle : Les Lumières

    XIXe siècle : Le Romantisme

     - Ordre, harmonie, modération et sobriété. (image de l’honnête homme)

    - goût pour la morale  et la bienséance

    - règne de la raison contre le désordre des passions.

    - Toute- puissance de l’Eglise catholique

     

    - De 1715 à la Révolution française

    - recul de la monarchie absolue de droit divin

    - essor de la bourgeoisie économique qui revendique le pouvoir politique.

    - La régence : l’austérité morale et religieuse se desserre ; le libertinage fleurit.

    -libération des idées

    - Apologie des passions, des excès

    -prépondérance de l’individu, du « moi ».

    - rébellion contre une société bourgeoise sclérosée.

    - Mal du siècle

    - Foi dans les sciences et le progrès.

     

    Siècle des moralistes :

    La Bruyère, La Rochefoucauld, (Madame de La Fayette), La Fontaine

    Les philosophes des Lumières : le plus souvent membres de la bourgeoisie : dénonciation des privilèges et des abus de l’Eglise catholique.

    Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau.

     

     

    L’œuvre :

    - un essai ; pas destiné à être publié : liberté du ton employé.

    - L’auteur se propose de réfléchir à la notion de bonheur en s’appuyant sur des citations, des anecdotes mais surtout sur sa propre expérience (le goût du jeu, la gourmandise, le bonheur et les affres de la passion).

    -volonté de transmettre le fruit de ses réflexions. Mais appelle le lecteur à penser par lui-même , à tracer son propre chemin pour atteindre au bonheur (= esprit des Lumières : libre arbitre)

    - un discours :

     

    Problématique : Quelle est la visée affichée de cet incipit ?

     

    I- Le discours d’une femme des Lumières

    1) Un texte argumentatif

    - Ce texte vise à proposer une idée nouvelle sur les moyens d’atteindre le bonheur.

    a) énonciation de la thèse :

    - La thèse est énoncée explicitement dès la 1ere ligne : On croit communément qu’il est difficile d’être heureux, et on n’a que trop de raison de le croire ; mais il serait plus aisé de le devenir si…

    ·         L’auteur s’appuie sur la doxa (le bon sens commun) : on croit communément

    ·         Elle adopte la stratégie de la concession pour s’attacher le lecteur : on a raison mais…

    - Cela lui permet d’avancer trois arguments pour justifier sa thèse ; il faut éliminer ce qui rend difficile l’accès au bonheur :

    ·         Il faut réfléchir avant d’agir, cela éviterait de souffrir de conséquences non voulues : si chez les hommes les réflexions et le plan de conduite en précédaient les actions.

    ·         On n’est pas maître de ses désirs, on ne décide pas vraiment de ce que l’on veut : emploi de la forme passive « on est entraîné par les circonstances », renforcée par la connotation du verbe « se livrer » ( = sans volonté, sans résistance) « et on se livre aux espérances qui ne rendent jamais qu’à moitié ce que l’on attend. »

    ·         On s’aperçoit toujours trop tard des moyens d’être heureux. Mais on se trouve alors à un âge où l’on a trop d’entraves pour en profiter.( l. 4,5).

    b) un discours logique : l’auteur va donc produire un raisonnement logique pour convaincre son lecteur :

    ·         On peut relever de nombreux connecteurs logiques tout au long du discours : mais, enfin, car, donc, parce que, donc, mais ? mais, introduisant des causes, des conséquences ou des oppositions.

    c) forte implication du locuteur : pour défendre son opinion, elle s’implique personnellement dans son énoncé :

    ·         Marques de la 1ère personne : je, nous, nos

    ·         Modalisateur : il faut (ce qu’elle considère nécessaire, obligatoire)

    ·         Verbes d’opinion : on n’a que trop raison de le croire, Le Nôtre avait grande raison, je n’ai pas la balance nécessaire…

    d) implication constante du destinataire :

    1.       Généralisation : (1) –On croit communément

    2.       Emploi du pronom « nous » incluant le lecteur

    3.       (6) : adresse au lecteur : ceux qui liront celles-ci y trouveront

    4.       (23) parle à la place du lecteur dans un dialogue fictif : (23)- Mais, me dira-t-on, les passions ne font-elles pas plus de malheureux que d’heureux ?

     

    2) S’appuyer sur l’expérience

    -  Émilie du Châtelet se propose de nous faire profiter de son expérience : l’idée est de faire gagner du temps au lecteur en lui expliquant ce qu’il tarderait trop de temps à découvrir par lui-même ; il profitera ainsi davantage du temps à être heureux.

    ·         (6 à 10) Champ lexical du temps : prévenons (=anticipons) trop tard, trop lentement, perdre une partie du temps précieux et court

    ·         Métaphore : passer à calfater leur vaisseau  le temps de navigation (qu’ils devraient passer à se procurer des plaisirs)   

     

    3) l’émancipation des préjugés : penser par soi-même

    - Autre condition indispensable au bonheur : apprendre à penser par soi-même, exercer son esprit critique :

    ·         (2) chez les hommes, les réflexions et le plan de conduite  [devraient] précéder les actions

    ·         (15) Il faut commencer par bien se dire à soi-même et bien se convaincre

    - Par cette libre pensée il s’agit de se libérer des préjugés moralistes ou religieux qui nous empêchent de goûter nos passions :

    ·         (11) Il faut, pour être heureux, s’être défaits des préjugés

    ·         (17) Les moralistes qui disent aux hommes : réprimez vos passions et maîtrisez vos désirs (…) ne connaissent pas le goût du bonheur.

    ·         (21) ironie (inversion des valeurs) : Ce serait donc des passions qu’il faudrait demander à Dieu, si on osait lui demander quelque chose ; et Le Nôtre avait grande raison de demander au pape des tentations au lieu d’indulgences.

     

    II- L’Apologie des passions

    Ce sont donc les passions que Mme du Châtelet va placer au centre de son argumentation sur le bonheur. Non seulement les passions n’empêchent pas le bonheur mais elles lui sont indispensables ; il ne faut pas les fuir sinon les rechercher.

    1) opposition bonheur/malheur

    - L’ensemble du texte est bâti sur une opposition bonheur/malheur

    ·         Malheur : malheureux(13) malheureux (24) le mal (24) les malheureux (25) leurs malheurs (26) les malheureux (28)

    ·         Heureux(11) heureux (24) le bien (24) les gens heureux ( x2, 27 et 28)

    - Au malheur sont associés les négations et interdictions : réprimez, maîtrisez, l’idée de manque : celui qui la perd, ne connaissent pas, ils y cherchent des remèdes et des soulagements.

    - Alors que le bonheur est lié au passions et aux illusions : goûts, passions, illusions, sensations, sentiments agréables

     

    2) Épicurisme de Madame du Châtelet 

    - Il faut goûter tous les plaisirs de la vie car se les refuser est source de manque donc de souffrance :

    ·         (15) le vernis de l’illusion est encore plus nécessaire que ne le sont à nos corps les soins et la parure ;

    ·         (16) nous n’avons rien à faire dans ce monde qu’à nous y procurer des sensations et des sentiments agréables.

    ·         (19) On n’est heureux que par des goûts et des passions satisfaits.

    Idée d’obligation : ne …que, nécessaire.

    - Cependant, il faut convoiter des passions accessibles et de façon rationnelle, il faut se limiter à celles qui peuvent être comblées ou contentées.

    ·         (20) Au défaut des passions, il faut bien se contenter des goûts

    ·         (11) Il faut être vertueux et se bien porter (pas d’excès, ni moral ni physique)

    ·         (3) Il ne faut pas se livrer à des espérances non contrôlées, car elles « ne rendent jamais qu’à moitié ce qu’on en attend »

     

     

     


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  • Memnon ou la sagesse humaine – Voltaire

    Memnon, dans la mythologie, est le fils d’Éos (l’Aurore)  et de Tithon (prince troyen aimé par la déesse). En grec ancien, ce nom signifie « celui qui tient bon ».

    Passage commenté : « Qui es-tu ? lui dit Memnon (…) que quand je ne serai plus borgne »

     

    Contexte : Les Lumières ; cf. l’introduction du commentaire de Discours sur le Bonheur, de Mme du Châtelet (LA. 18)

    Genre : conte philosophique (apologue =argumentation indirecte) + inspiré par le  « conte oriental » très à la mode à cette époque.

    Genre du passage : utopie/ dialogue argumentatif)

    Œuvre : Dans Memnon ou la sagesse humaine, conte philosophique publié en 1748, Voltaire, déiste, dénonce l’abus des croyances ainsi que la prétention des hommes à vouloir atteindre la sagesse. Chercher une explication rationnelle à la présence du bien et du mal sur terre lui semble absurde. Ainsi, 11 ans avant la parution de Candide, il conteste l’optimisme de Leibniz pour qui le mal est inévitable et justifié, dans un monde bien organisé par le Providence.

    Situation du passage : Memnon est un personnage absurde figé dans ses préjugés. Il lui suffit d’une seule journée pour comprendre que son projet d’atteindre au bonheur par la sagesse est illusoire. Après avoir subi bien des malheurs, Memnon dialogue avec un esprit céleste qui lui est apparu en songe.

    Problématiques :

    - Quelle est la leçon de ce dénouement ?

    - Quelle est la particularité de ce dénouement ?

     

    I- Un monde utopique.

    Le songe dans lequel est plongé le personnage principal nous plonge dans un monde utopique (lieu idéal ; lieu qui n’existe pas)

    1) l’esprit céleste

    - présenté au début de l’extrait comme un être imaginaire et bon, digne d’un conte.

    ·         les termes qui le désignent ont tous une connotation merveilleuse : ton bon génie (rappelle Aladin et la lampe merveilleuse, traduit en France au XVIIIe siècle par Antoine Galland), l’habitant de l’étoile, l’être céleste.

    - le monde dont il provient est si lointain qu’il en paraît irréel :

    ·         ma patrie est à cinq cents millions de lieues du soleil, dans une petite étoile auprès de Sirius (7) malgré la tentative d’apporter quelque crédit à son existence : …que tu vois d’ici. (8).

    2) un monde parfait

    - Le monde auquel appartient l’esprit présente les caractéristiques de l’utopie ; d’abord pour être situé dans un endroit très isolé ou que personne ne peut atteindre, mais surtout parce que sa population semble ignorer le malheur.

    ·         Longue énumération de propositions négatives qui reprennent une à une tous les malheurs subis par Memnon : nous ne sommes jamais trompés par les femmes…nous ne faisons point d’excès à table…nous n’avons point de banqueroutiers…on ne peut pas nous crever les yeux…et les satrapes ne nous font jamais d’injustices. (12 à 16)

    ·         Notion d’égalité déjà évoquée dans Utopia, de Thomas More : parce que dans notre petite étoile tout le monde est égal.(16)

     

    II- Un dialogue didactique :

    1) un dialogue au discours direct :

    - cet échange entre les deux personnages prend l’aspect d’une discussion vivante sur le bonheur et le malheur où l’un des personnages demande des explications que l’autre va lui donner avec sérieux. :

    ·         Alternance de la prise de parole, paroles rapportées au discours direct et introduites par des tirets et des guillemets ;

    2) Memnon est « l’élève » :

    - Affligé par tous ses malheurs, Memnon cherche l’appui de ce « bon génie » qui se présente à lui :

    ·         Il manifeste du respect à son interlocuteur : il le vouvoie et l’appelle Monseigneur

    ·         il ne cesse de poser des questions car il ne comprend pas pourquoi tout va mal alors qu’il avait pris de bonnes résolutions pour être sage et heureux: l. 1, 10, 18, 28,37

    3) L’Esprit est le « maître » :

    - Il explique à Memnon comment marche le monde et n’est pas sans rappeler Pangloss, le maître de Candide :

    ·         Il lui apprend à se résigner et à se contenter de ce qu’il a, comme un bon stoïcien : J’étais auprès d’Assan, ton frère aîné, il est plus à plaindre que toi /  Il est vrai que tu seras toujours borgne ; mais à cela près, tu seras assez heureux, pourvu que tu ne fasses jamais le sot projet d’être parfaitement sage : il faut accepter son sort sans trop exiger.

    ·         Il lui explique que c’est ainsi, car le monde est parfaitement organisé selon différents degrés, et qu’il est impossible d’être parfaitement heureux si l’on n’appartient pas au monde où tout est parfait : Il ya un globe où tout cela se trouve (…) où tout le monde est complètement fou ;(30 à 33) / certains poètes, certains philosophes ont donc grand tort de dire que tout est bien ? –Ils ont grande raison, dit le philosophe de là-haut, en considérant l’arrangement de l’univers entier.(37,38)

    ·         Enfin, la perfection est uniquement du côté de Dieu, elle est hors d’atteinte pour un être humain : il faut savoir rester à sa place : accumulation avec parallélisme de structure sur toutes les impossibilités auxquelles l’homme est confronté : Aussi impossible que d’être parfaitement habile, parfaitement fort, parfaitement puissant, parfaitement heureux.

     

    III- Une leçon satirique

    Cependant, cet enseignement est rapidement discrédité par l’ironie de Voltaire qui commence déjà à éprouver de fortes réticences à l’encontre de la philosophie optimiste.

    1) le maître est dévalorisé :

    ·         Par la façon dont il est désigné : reprit l’animal de l’étoile (méprisant); dit le philosophe de là-haut (ironique)

    ·         Par son incapacité à résoudre quoi que ce soit : à quoi passez-vous votre temps ? –À veiller dit le génie sur les autres globes qui nous sont confiés (…)- Hélas ! que ne veniez-vous la nuit passée pour m’empêcher de faire tant de folies./ - C’est bien la peine d’avoir un bon génie dans une famille pour que, de deux frères, l’un soit borgne, l’autre aveugle ; l’un couche sur la paille, l’autre en prison. (24,25). Les deux parallélismes accentuent la totale inutilité du « bon génie ».

    2) le monde utopique est également tourné en dérision :

    ·         S’il n’y a pas de malheur, il n’y a pas de bonheur non plus : effet comique des raisons apportées à l’absence de souffrances et d’injustices ; l’anaphore parce que accentue l’impression d’une liste absurde : Nous ne sommes jamais trompés par les femmes, parce que nous n’en avons point ; nous ne faisons pas d’excès de table parce que nous ne mangeons point, etc. ( l.12 à 16).La réaction de Memnon en montre tout l’ennui : - sans femme et sans dîner, à quoi passez-vous votre temps ?

    ·         L’Esprit lui-même admet que son monde est loin d’être idéal ou parfait : Nous-mêmes, nous en sommes bien loin.(30)

    3) La leçon ironique de Voltaire :

    - finalement, à travers ce dialogue argumentatif sur le bonheur, Voltaire attaque avec humour plusieurs cibles :

    ·         la religion : la créature céleste, censée représentée un ange, est abordée sous l’angle des superstitions : -Rends-moi donc mon œil, ma santé, mon  bien, ma sagesse.

    ·         La société, l’arbitraire et l’absurdité de son fonctionnement : l.9 à 11 + « J’ai bien peur, dit Memnon, que notre petit globe terraqué ne soit précisément les petites-maisons de l’univers dont vous me faites l’honneur de parler. » (registre ironique) 

    ·         Le despotisme et les abus de pouvoir : Sa gracieuse Majesté le roi des Indes, à la cour duquel il a l’honneur d’être ( antiphrase ironique), lui a fait crever les deux yeux pour une petite indiscrétion, et il est actuellement dans un cachot, les fers aux pieds et aux mains./ vous n’avez point de satrapes qui se moquent de vous en vous refusant justice. 

    ·         L’optimisme de Leibniz : -Ah ! je ne croirai cela que quand je ne serai plus borgne. 

     

    Conclusion :

    Ce dénouement a la particularité de demeurer « ouvert » et de ne pas apporter de solution à la quête du bonheur. Mais, en ayant recours à l’ironie, il propose  une réflexion intéressante sur la vanité de la croyance en un monde parfait. La société est soumise aux abus de pouvoir et à l’arbitraire. Voltaire ne croit pas en la Providence. Il nous suggère qu’il faut savoir raisonner par soi-même, comme le fait Memnon, savoir apprendre de ses erreurs. Pour être heureux, soyons pragmatiques : c’est-à-dire que grâce à l’expérience, nous devons considérer le monde de façon pratique, concrète, et non pas sous l’influence de vagues théories ou de croyances superstitieuses.

     

    Ouverture :

    - Comparez avec les autres textes du recueil ou avec d’autres contes de Voltaire comme Zadig ou Candide.

     

     

     


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  • Lecture analytique Manon Lescaut- abbé Prévost : une scène de rencontre

    I- Une scène de coup de foudre :

    1. Mise en scène de la première rencontre :

    - une rencontre fortuite, due au hasard : Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité  (l.6)

    - mise en relief de l’apparition de Manon (attire l’attention du lecteur): suite d’événements précipités et mise en valeur de l’héroïne : Il en sortit (…) si charmante (lignes 6 à 10)

    ·         Succession de verbes au passé simple + adverbe « aussitôt » : les événements se précipitent

    ·         La conjonction adversative « Mais » annonce un élément perturbateur +  adjectif « seule », opposé à « quelques femmes » : personnage unique, qui se détache du groupe.

    ·         Portrait bref et mélioratif : première impression positive : fort jeune et si charmante ; les adjectifs qualificatifs sont accentués par les intensifs « fort » et « si ».

    2. L’éveil soudain de la passion :

    - Amour subit et puissant : le jeune homme semble sous le charme d’un envoûtement : Elle me parut si charmante (…) enflammé jusqu’au transport (l. 10 à 15)

    ·         Champ lexical de l’amour : la maîtresse de mon cœur ; depuis un moment que l’amour était dans mon cœur (donc dès le début) ; mon amour naissant ; un air charmant (au sens propre : qui charme) ; la tendresse infinie ; ma belle inconnue. Emploi d’un lexique fort  (hyperbolique) : « enflammé, transport, infinie, maîtresse. »

    ·         Les expressions « tout d’un coup » (l.13) + « déjà » x2 (19 et 34) montrent la rapidité de l‘apparition de l’amour.

    - Image angélique de Manon victime (stéréotype de la jeune fille idéalisée au XVIIIe) : fort jeune, charmante, moins âgée que moi, me répondit ingénument, la cruelle intention de ses parents ; elle allait être malheureuse, la douceur de ses regards, un air charmant de tristesse.  Ce portrait justifie que le narrateur se porte à son secours.

    3. La métamorphose du jeune homme :

    - L’amour le transforme, comme sous l’effet d’un filtre magique :

    ·         De « timide » (14) il devient audacieux et entreprenant : accumulation de verbes d’action et de parole au passé simple (réactions rapides) : je l’assurai que, je me trouvai ; je m’avançai ; je lui demandai ; je regardai ; je lui parlai…+ d’où me venait tant de hardiesse et de facilité à m’exprimer (constat de capacités nouvelles)

    ·         Attitude chevaleresque : isotopie de la chevalerie : je combattis ; mon honneur ; j’emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie ; la pouvoir mettre en liberté ; j’étais prêt à tout entreprendre ; les moyens de la servir.

    ·         De naïf et innocent (l.11) il est éveillé à la sensualité : champ lexical de la sexualité opposé à celui de l’inexpérience : moi qui n’avait jamais pensé à l différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvé enflammé (10 à 13) + l’amour me rendait déjà si éclairé+ un coup mortel à mes désirs.

    Transition : Cette scène de première rencontre recourt à plusieurs caractéristiques traditionnelles du topos romanesque du coup de foudre : amour puissant et immédiat, « à première vue », trouble physique et émotionnel, idéalisation de la personne aimée …Cependant, le caractère rétrospectif du récit permet de prendre un certain recul et d’analyser différemment cet épisode.

     

    II- Une analyse rétrospective :

    1. Deux époques superposées :

    - le récit de la rencontre, époque passée, narration :

    ·         Temps du récit : imparfait et passé simple

    ·         Mise en place d’un cadre, comme dans un incipit : où ? (l’hôtellerie) Quand ? (la veille de mon départ pour Amiens) Qui ?(les deux héros, Manon et le chevalier Des Grieux) Quoi ? (la rencontre)

    - le temps de l’énonciation : le moment où Des Grieux raconte son histoire au marquis de Renoncour :

    ·         Passé composé ancré dans la situation d’énonciation (moment où il parle au 1er narrateur) : qui a causé dans la suite (l.24), je me suis étonné mille fois (l.36)

    ·         Conditionnel passé pour exprimer des regrets, postérieurs aux faits passés : Hélas ! (…) j’aurais porté chez mon père toute mon innocence !

    ·         Anticipation : connaît les événements postérieurs à cette scène : …qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens.

     

    2. Un regard critique sur les deux amants :

    - un récit analytique : ce retour en arrière (analepse) permet au narrateur d’envisager sous un autre jour cette rencontre pleine de promesses ; il analyse a posteriori son attitude et celle de Manon :

    ·         Connecteurs logiques (discours explicatif) : Quoique (15) ; car (22) ; + en y réfléchissant (36)

    ·         Commentaires lucides sur lui-même et son inexpérience : j’avais le défaut d’être extrêmement timide ; mon éloquence scolastique (très « scolaire », peu naturelle, maladroite), mais n’ayant point assez d’expérience pour imaginer…

    ·         Commentaires lucides sur ce qu’était Manon en réalité (en opposition à l’image angélique de la rencontre) : elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée ; car elle était bien plus expérimentée que moi ; son penchant au plaisir qui s’était déjà déclarée ; elle n’affecta ni rigueur ni dédain ; si elle n’eût eu assez d’esprit pour suppléer à la stérilité du mien : jeune fille précoce et intrigante.

     

    3. Une passion tragique :

    - Fatalité : personnage entraîné par des forces supérieures, l’amour et le destin (comme dans les tragédies raciniennes).

    ·         L’amour me rendait déjà si éclairé(19) ; on ne ferait pas une divinité de l’amour s’il n’opérait des prodiges.(37)

    ·         La volonté du Ciel(29) ; l’ascendant de ma destinée qui m’entraînait à ma perte (31)

    - malheur et souffrance :

    ·         Hélas !(1) : interjection exprimant le regret, la douleur ; tous ses malheurs et les miens (25) ; m’entraînait à ma perte (32).

     

     Conclusion :

    Cette scène de première rencontre est placée sous le signe de la fatalité. En effet, le coup de foudre pour Manon, qui va conduire le narrateur à sa perte, semble provoqué par des forces  qui le dépassent : le hasard qui le conduit sur le chemin de la jeune fille, l’amour impromptu, le pouvoir sensuel et manipulateur de Manon. Le récit rétrospectif nous permet de savoir que leur amour sera tragique.

    L’amour malheureux est un thème privilégié du genre romanesque, dès ses origines, comme par exemple les amours fatales de Tristan et Yseut ou de Lancelot et de la reine Guenièvre.


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  • LA. Le Dieu du Carnage- 2 : Le dénouement

    Situation du passage : La scène que nous allons commenter intervient à la fin de la pièce et correspond aux premières répliques du dénouement. La situation s’est dégradée, les conflits se sont exacerbés et les personnages commencent à abandonner toute règle de bienséance.

    Problématique : En quoi ce dénouement conduit-il la violence à son paroxysme ?

    Annonce du plan :

    Nous verrons tout d’abord que le comique devient farcesque, privant chacun des couples de sa dignité.

    Nous analyserons par la suite la personnalité des personnages qui semblent régresser brutalement.

     

    I- Une scène farcesque :

    1. Des personnages excessifs :

    - dans leur comportement : les gestes deviennent violents :

    ·         Didascalies : (10) Véronique (se saisit du sac d’Annette et le balance vers la porte) ; Annette (88) (Elle fait mine de partir puis revient vers les tulipes qu’elle gifle violemment. Les fleurs volent, se désagrègent et s’étalent partout). Le verbe « balance » , de registre familier, indique implicitement l’esprit belliqueux de Véronique, son énervement et l’abandon des bonnes manières.  L’adverbe violemment et les verbes de l’énumération ternaire, gifle,  volent, se désagrègent, montrent également la brutalité du geste.

    ·         Les didascalies internes contenues dans certaines  répliques nous renseignent aussi sur la dégénérescence du conflit, au départ mineur : (13) Michel : Elles sont déchaînées ; (72) Alain Nous le sommes tous sur le mode hystérique.  (84) Alain utilise une métaphore hyperbolique et satirique pour décrire l’attitude de Véronique : Elle hurle (lexique fort). Quartier-maître sur un thonier  au dix-neuvième siècle !

    2. Un langage vulgaire :

    - On passe rapidement d’un registre de langue courant à un registre familier voire grossier : Foutez le camp (10) ; La ferme !(16) ; Oh tu fais chier (23) ; je me torche avec ! (43) ; Un petit coup de gnôle (44) ; on se fout royalement(83) ; On en arrive même aux insultes : petit connard ; petit pédé (85,86)

    3. Des réactions qui soulignent la démesure de la scène :

    - Michel et Véronique s’interrogent. Leurs questions rhétoriques montrent leur incrédulité face à la situation : ((4) Vous êtes sérieuse ? (6) Vous pensez ce que vous dites ? (13) Mais qu’est-ce qui se passe ?

    - Des sentiments extrêmes révélés par un lexique fort ou un superlatif : (27) Véronique : Je suis épouvantée ; (49) Annette (avec détresse). (90) Annette : c’est le pire jour de ma vie Didascalie finale : Un long temps de stupeur.

     

    II- L’évolution des personnages : une régression brutale :

    1. Un retour à l’enfance :

    - Annette est Véronique adoptent un comportement puéril et se disputent comme deux enfants dans une cour de récréation.

    ·         L’attitude d’Annette : didascalies « (comme une petite fille) ; (ramassant ce qui peut être éparpillé).

    L’appel à l’aide d’Annette : (14) Alain, au secours ! (16) Défends-moi, pourquoi tu ne me défends pas ? 

    ·         + le ton protecteur et paternel d’Alain (59) : Calme-toi toutou  ainsi que celui de Michel (1) : (retirant la bouteille de rhum de la portée d’Annette) ça suffit.

    ·         Véronique agit aussi de façon infantile : elle imite Annette : (15) Alain-au-secours et elle sautille du contentement d’avoir raison (46) : Je te l’avais dit ! Je te l’avais dit !( comme l’interjection : nananère !)

    2. La chute des codes moraux :

    - Les quatre personnages apparaissent comme désinhibés : les masques tombent et chacun révèle son vrai visage : (27) pourquoi te montres-tu sous ce jour horrible ? (44) le vrai visage apparaît ; (67) Vous êtes plus crédible  quand vous vous montrez sous un jour horrible.

    ·         Michel : être primaire et raciste : ça déteint sur tout maintenant ton engouement pour les nègres du Soudan.+ se moque en réalité des valeurs défendues par son épouse : Oh tu fais chier Véronique, on en a marre de ce boniment simpliste !

    ·         Alain : cynique et sexiste : présente les femmes engagées de façon caricaturale généralisante : votre amie  Jane Fonda, la même espèce, la même catégorie. Il oppose de façon antithétique le champ lexical de l’engagement, de l’intellect, au champ lexical de la sexualité auquel il rabaisse les femmes ; femmes investies, solutionnantes, clairvoyance, gardiennes du monde/ la sensualité, la folie, les hormones. Il appuie son propos machiste en considérant les hommes comme un groupe homogène opposé aux femmes, en droit de décider de ce qui est bon en elles ou pas ! Ce n’est pas ce qu’on aime chez les femmes, ce qu’on aime chez les femmes c’est (…) même lui ce pauvre Michel est rebuté

    ·         Annette : hypocrite. Avoue finalement  qu’elle ne partage pas l’opinion de Véronique sur la culpabilité de son fils  (lignes 2, 9, 84).+ répliques de Véronique : Elle est fausse cette femme (48) + C’est une arrondisseuse d’angles. En dépit de ses bonnes manières (60).

    De plus, la femme bon chic bon genre laisse place à une ivrogne vulgaire : (38) je veux me saouler le gueule, je veux être ivre !  (…) (86 ): Au moins on n’a pas un petit pédé qui s’écrase ! (38) cette conne balance mes affaires ; (43) vos droits de l’homme je me torche avec.

    ·         Véronique : Malgré ses revendications humanistes et pacifistes, elle se montre aussi agressive et insultante que les autres : foutez le camp !   (82) Vous êtes un homme dont on se fout royalement de l’avis !  (85) son petit connard.

    Elle confirme également ce sentiment de supériorité  qu’elle finit par revendiquer : je sens ça tout de suite chez les gens ; j’ai un feeling pour ce genre de choses. Les 3 autres ironisent à ce propos : Michel : la meilleure d’entre nous ! Alain : Vous la connaissiez depuis un quart d’heure mais  vous saviez qu’elle était fausse. Annette : (elle nous impose) des cours de citoyenneté planétaire.


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  • Comme promis, la fiche bac de l'extrait 1 pour les élèves partis en Inde ou en Angleterre.

     

    LA- 1 : La scène d’exposition

    (Texte dans menu de gauche, module Textes pour l’oral, rubrique Textes théâtre)

    Œuvre : Comédie satirique écrite en 2006 et mise en scène par Yasmina Reza elle-même en 2008. Le sujet en est banal et « quotidien » : tentative de conciliation  entre deux couples dont les enfants se sont battus. L’un a agressé l’autre avec un bâton, et lui a cassé deux dents. Les enfants, « ces petits dieux » sont-ils à l’origine du carnage ? La bagarre a-t-elle des conséquences plus importantes ?

    Au début de l’intrigue, les parents tentent de s’entendre en tant que personnes adultes et  civilisées. Mais la discussion s’envenime, le ton monte, va crescendo, et tout le vernis des conventions sociales craque. La violence qu’ils étaient là pour condamner affleure soudain chez chacun d’entre eux : ce qui devait être une réunion d’entente pour dresser un constat se transforme en un règlement de compte impitoyable. Les conflits se démultiplient : la polémique entre les parents des deux enfants, entraîne  une dispute acerbe à l’intérieur de chaque couple pour dégénérer entre un front commun des femmes contre les hommes et vice-versa.

    Situation du passage : Nous allons commenter la scène d’exposition ; elle remplit ses fonctions traditionnelles en plantant le cadre où va se dérouler l’intrigue, en caractérisant les personnages et en introduisant le sujet. Mais nous verrons qu’elle pose déjà les jalons qui conduiront à l’explosion de la violence.

     

    Problématique : Comment cette exposition introduit-elle d’emblée le germe des conflits ?

     

    Annonce du plan :

    - Nous verrons tout d’abord que la dramaturge installe le cadre et les personnages dans un milieu élevé

    - puis qu’une opposition latente surgit rapidement

    - et enfin que les personnalités apparaissent sous le vernis social.

     

    I- Installation du cadre et des personnages dans un milieu élevé

    1. le lieu

    - Nous sommes dans un cadre intime, le salon des Houllié : Didascalie initiale : On doit sentir d’emblée qu’on est chez les Houllié (…). Il s’agira d’un cadre unique jusqu’à la fin de la pièce.

    - Salon bourgeois,  milieu intellectuel : Didascalie : Au centre, une table basse, couverte de livres d’art. Deux gros bouquets de tulipes dans des pots.

    - Ambiance également raffinée, que la mise en scène doit traduire par le jeu des acteurs, l’expression de leurs visages, le ton employé : Didascalie initiale : Règne une atmosphère grave, cordiale et tolérante.

    - Nous sommes à Paris,  hors-scène évoqué dans les répliques : (9, 10, 35) le square de l’Aspirant-Dunant, le parc Montsouris, le marché Mouton Duvernet. Le quatorzième arrondissement regroupe des quartiers plutôt aisés. Lieu très intellectuel et artistique au début du XXe siècle.

     

    2. Les Personnages

    - Comme dans une exposition classique, nous apprenons rapidement leurs noms et les liens qui les unissent : par exemple  Michel est le mari de Véronique (6 ; 47), Ferdinand est leur fils (2). Ils ont un autre enfant, Camille (84). La didascalie initiale apporte également une information : Les Houllié et les Reille, assis face à face. On doit sentir d’emblée qu’on est  chez les Houllié

    - Le dialogue nous renseigne également sur leurs professions : Annette et Alain appartiennent à la bourgeoisie des affaires : (88) Annette : Je suis conseillère en gestion de patrimoine ; (64) Alain : Avocat ; un couple socialement cohérent. Michel lui est dans le commerce : (66) Moi je suis grossiste en articles ménagers, Véronique est écrivain, et travaille à mi-temps dans une librairie d’art et d’histoire.

     

    3. L’intrigue :

    - Dès la première réplique, le sujet est annoncé. Il y a eu une bagarre entre les fils des deux couples, et les parents tentent une conciliation : (1) Véronique : Donc notre déclaration…(…) l’incisive droite.

     

    Nous nous attendons donc à un échange courtois entre gens cultivés, bien éduqués et appartenant au même milieu, ce qui facilite l’entente.

     

    II- Une opposition latente

    Cependant, on peut remarquer que quelques tensions percent déjà derrière les formules de politesse.

    1. Entre les couples

    - Alain n’apprécie pas la façon avec laquelle Véronique récapitule les faits.  Elle lui semble exagérée et  tendancieuse, comme si l’acte était prémédité : (5) Alain : Armé ? (6) Véronique : Armé ? Vous n’aimez pas « armé »(…) ça va ?

    -Alain ironise sur les déclarations pacifistes de Véronique : (15) Véronique : …Par chance il existe encore un art de vivre ensemble, non ? (16) Alain : Que les enfants ne semblent pas avoir intégré. Enfin, je veux dire le nôtre !

    - Annette rebondit immédiatement sur le portrait mélioratif  que Véronique brosse de son propre enfant : (41) Véronique : Vous savez qu’il ne voulait pas dénoncer Ferdinand. (…) (49) Annette : Naturellement…Et comment… ? Enfin je veux dire comment avez-vous obtenu le nom de Ferdinand ?-L’hésitation à poser la question montre bien qu’elle est gênante et sous-entend que le fils de Véronique n’est pas si innocent !

    - Annette s’indigne spontanément du comportement de Michel qui s’est débarrassé brutalement du hamster de sa fille sans le  moindre regret : (76) Annette : Vous vous êtes débarrassé du hamster ? ; (83) Annette : Vous l’avez laissé dehors ? Répétition de la question qui indique qu’elle ne peut pas le croire.

     

    2. À l’intérieur des couples

    - Véronique domine le dialogue et son mari semble en retrait. Ses interventions ne viennent que confirmer ou appuyer les dires de son épouse : (7) Michel : Muni d’un bâton ; (11) Michel : Oui c’est vrai. (29) Michel : Non ; (42) Michel : Non il ne voulait pas. Dialogue en boucle, il reprend les termes employés par Véronique.

    - Alors que Véronique insiste sur la gravité des faits, Michel est plus conciliant, comme gêné par l’intransigeance de sa femme :

    Véronique

    ·         champ lexical juridique : déclaration, armé d’un bâton, les conséquences de cet acte.

    ·         Elle détaille  les conséquences médicales avec luxe de détails  sur 6 répliques, de la ligne 18 à la ligne 30 + hyperboles qui tournent au ridicule : (43) C’était impressionnant de voir cet enfant qui n’avait plus de visage, plus de dents et qui refusait de parler.

    ·         Elle ramène sans cesse la conversation sur la culpabilité du fils des Reille et sur les suites à donner : (1, 9, 15, 41, 89)

    - Michel, lui, tente de minimiser : (20) Il n’y a qu’un point qui est exposé, (23) On essaie de donner une chance à la dent(27) En attendant il va avoir des facettes en céramique.

    Et lorsque Véronique tente de présenter son fils comme un héros, un martyr, il rétablit la vérité : (43) Véronique : C’était impressionnant de voir cet enfant qui n’avait plus de visage, plus de dents et qui refusait de parler. (46) Michel : Il ne voulait pas le dénoncer aussi par crainte de passer pour un rapporteur devant ses camarades, il faut être honnête Véronique. Vocabulaire dépréciatif : crainte, rapporteur, + remise en cause de la sincérité de Véronique, ce qui est humiliant devant des étrangers.

     

    - Alors qu’Annette est polie et tente de faire amende honorable, désolée par le geste de son fils, son mari est plus distant et grossier.

    ·         Annette exprime sans cesse son approbation ou ses regrets L (14,16,25,31,36,38,40,45,49,54) C’est nous qui vous remercions. C’est nous.  Oui, le nôtre ! Oui…. Bien sûr, j’espère que tout se passera bien ; Ah oui ; Ah bon !  Oui, oui ; J’imagine ; Naturellement. Bien sûr.

    ·         Elle cherche des sujets de conversations par politesse : la santé de l’enfant blessé par son fils, les tulipes, les enfants…

    - Au contraire, Alain minimise l’acte commis par  son fils, tout  comme Michel en minimise les conséquences

    ·         (5) Armé ? (7) Muni, oui ; il refuse les excuses : (91) Ce serait bien qu’ils se parlent

    ·         Il impose à tout le monde sa conversation téléphonique (55) et s’exprime avec sans-gêne et grossièreté : Oui c’est très emmerdant…Non, mais moi ce qui m’emmerde…niveau de langue trop familier, inadapté à la situation.

    Il est donc évident que des tensions préexistent au litige en cours, et que certaines différences entre les couples ou à l’intérieur de chacun d’entre eux  peut engendrer des complications.

     

    III- Des personnalités conflictielles qui affleurent sous le vernis des conventions

    Trois des personnages laissent déjà apparaître leurs failles :

    - Véronique

    ·         Exhibe trop sa culture, comme un besoin de prouver sa valeur : table basse couverte de livres d’art + elle s’associe au discours médical comme si elle était elle-même médecin : vocabulaire spécialisé : tuméfaction, brisure des deux incisives, pronostic, dévitaliser, exposition du nerf, facettes en céramique (27) obturation canalaire (24)   + emploi du pronom « on » : On est réservé sur le pronostic ; on ne dévitalise pas ; on donne une chance au nerf… + plus discours logique, avec des connecteurs, comme une démonstration scientifique : alors, par conséquent, donc

    ·         Humaniste sans doute sincère, mais semble une caricature de « l’intellectuel bien pensant »  par la formulation qu’elle emploie : J’ai participé à un ouvrage collectif sur la civilisation sabéenne, à partir des fouilles reprises à la fin du conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Et à présent, je sors en janvier un livre sur la tragédie du Darfour. Toutes ces références sont très pointues, alors qu’elle sait pertinemment que ses interlocuteurs ne connaissent pas forcément ce domaine très spécialisé. Il y a un certain snobisme à étaler sa culture, à ne pas se mettre à la portée du public.

    - Alain

    ·         Avocat sans scrupules, qui défend les intérêts financiers contre les préjudices subis par les patients qui ont pris les médicaments nocifs vendus par la société pharmaceutique : (58) « …allant de la baisse d’audition à l’ataxie »…Mais qui fait la veille média chez vous ? Il ne se préoccupe que des suites juridiques et de la réputation de son client, aucune pensée pour les victimes.

    - Michel

    ·         Incarne  un être humain primaire et égoïste, ce que lui reprochera sa femme plus loin dans la pièce ; il avoue sans état d’âme qu’en vérité c’est par convenance personnelle qu’il a sacrifié l’animal de compagnie de sa fille et qu’il a profité de l’occasion , (78) : Moi pour dire la vérité, ça faisait longtemps que j’avais envie de m’en débarrasser… ? Par ailleurs, il étale sa bêtise comme sa femme étale sa culture ((79) Je croyais que ces animaux aimaient les caniveaux, les égouts, pas du tout(…) Je ne sais pas où est leur milieu naturel. Fous-les dans une clairière, ils sont malheureux aussi. Je ne sais pas où on peut les mettre.

     

    CCL : Cette scène d’exposition, tout en remplissant ses fonctions traditionnelles, pose déjà les jalons de ce qui deviendra une situation explosive : opposition entre les deux couples malgré une apparence de conciliation cordiale, incompatibilité d’attitude ou de valeurs entre les époux et, enfin, des personnalités conflictuelles qui percent sous la bonne éducation.

    Ouverture : cette comédie satirique reprend bien, sous son aspect moderne, la fonction traditionnelle de la comédie classique: castigat ridendo mores. Elle apporte une réflexion sur la nature humaine, mais aussi, sur la société contemporaine, en se moquant des conventions superficielles et du politiquement correct.

     

    Nota Bene :

    - L’ataxie  est un trouble neurologique des mouvements musculaires (difficulté à bouger ou à exécuter des mouvements de façon coordonnée).

    - La civilisation sabéenne : Le royaume de Saba  est un royaume situé en Arabie du sud,  au nord de l'Éthiopie et dans l'actuelle Érythrée. Ce royaume, évoqué par la Bible et le Coran  a bel et bien existé, mais il est difficile de séparer le mythe de l'histoire.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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    À une heure du matin – Baudelaire, in Le Spleen de Paris

    - 50 poèmes édités à titre posthume en 1869, publiés auparavant dans des revues

    - Prose poétique inspirée par l’ouvrage d’Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit, dont Baudelaire admire le style et les motifs fantastiques. Ce recueil aborde de nombreux registres et des thèmes variés, tous inspirés par la capitale ; certains poèmes sont emprunts d’onirisme et de spiritualité, d’autres appellent à une réflexion sur la nature humaine ou sur la misère, aussi bien morale que sociale. Certains tendent à l’Idéal, d’autres au  spleen, comme dans Les Fleurs du Mal.

    - Ce poème traduit le malaise du poète au milieu de ses semblables et son irrémédiable tension entre le spleen et l’idéal.

    Pb : Comment ce poème exprime-t-il  l’aspiration du poète à la rédemption? (concept religieux ou moral : fait de se racheter, de racheter ses fautes ou ses péchés).

     

    Tout d’abord, le poète procède à une introspection qui se révèle être celle d’un misanthrope. En effet, il aspire à la solitude et désire s’isoler totalement du monde. Il nous fait part du soulagement de se retrouver seul chez lui, à une heure du matin, dans le calme et l’obscurité, en exprimant de façon hyperbolique sa haine de la ville et l’épuisement  qu’elle lui procure, ainsi que le dégoût que lui inspire la société. Après avoir brossé un portrait péjoratif de l’être humain, aussi bien de lui-même que des autres hommes, il cherche la rédemption : la poésie en est l’unique moyen, elle seule est une échappatoire à la médiocrité et au spleen.

     

    I- L’introspection d’un misanthrope :

    1) Une aspiration à la solitude :

    - soulagement : anaphore Enfin !  (3 fois) = insistance + Exclamation

    - champ lexical mélioratif de la solitude : posséder le silence (= le faire sien), métaphore se délasser dans un bain de ténèbres…= échapper au bruit et au mouvement, en s’isolant dans l’obscurité.

    2) Un désir d’isolement total :

    - enfermement : un double tour de serrure, métaphore : ce tour de clé fortifiera les barricades qui me séparent du monde = image puissante d’une place forte imprenable, vœu d’être coupé du monde.

    - vision péjorative du monde extérieur :                                                   

    ·         Idée d’épuisement : hypallage (ou métonymie) fiacres attardés et éreintés, désir de repos (l.3).

    ·         Expression de la souffrance et de la haine : la tyrannie de la face humaine, je ne souffrirai plus que par moi-même + hyperbole : Horrible ville ! Horrible ville ! Lexique fort + répétition.

     

    II- Un tableau pessimiste de l’être humain :

    1) Un récapitulatif des rencontres de  la journée : une galerie de personnages médiocres.

    - énumération qui correspond bien au monde fréquenté par Baudelaire : plusieurs hommes de lettres (9), le directeur d’une revue (11), un directeur de théâtre (16), une « sauteuse » (15) .

    - effet d’accumulation qui rend ces rencontres oppressantes : par la succession de points-virgules, par l’expression de pluriel ou de quantités, comme plusieurs hommes de lettres, une vingtaine de personnes, des poignées de main dans la même proportion. + Exclamation finale : ouf ! est-ce bien fini ? (21)

    - portrait satirique de tous ces gens  (avantage de la prose : insertion du langage familier et discours direct) le directeur de la revue est suffisant et arrogant (11,12), l’homme de lettres est ignorant (10), la sauteuse est superficielle (15), le directeur de théâtre est méprisant et insultant (16 à 18).

    2) la vacuité de l’existence :

    - activités qui semblent répétitives,  tout est du pareil au même : des  parallélismes de structure  accentuent l’effet répétitif  (nom +pronom relatif qui + proposition au passé): le directeur d’une revue qui à chaque objection répondait/ chez une sauteuse qui m’a prié de lui dessiner…/ un directeur de théâtre qui m’a dit en me congédiant… 

    - agitation stérile  du poète lui-même: la construction avoir suivi d’un participe  passé : avoir vu/avoir disputé, avoir distribué, avoir salué…+ expressions qui indiquent l’inutilité de tout cela : dont quinze me sont inconnues, pour tuer le temps, m’être vanté (pourquoi ?)…

    3) un autoportrait sans concession :

    L’artiste en société est aussi horrible que les autres, comme s’il était contaminé ;

    - mépris des autres : distribuer des poignées de main sans avoir pris la précaution d’acheter des gants (14), crime de respect humain (20) ceux que je méprise ( 26)

    - vantardise : m’être vanté(18), délit de fanfaronnade(20)

    - lâcheté : avoir lâchement nié quelques autres méfaits (19)

    - comportement absurde, irrationnel et sans scrupules, marqué par un chiasme antithétique : avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle (20,21).

    - Complaisance à évoquer ses mauvais côtés : champ lexical du crime, ci-dessus en bleu + vilaines actions (19)

     

    III- L’Art : une  échappatoire au spleen

    1) l’expression d’un repentir dans le dernier paragraphe

    - regret : parallélisme de structure,  Mécontent de tous et mécontent de moi.(22)

    - vocabulaire religieux du mea culpa : (la faute, le péché) Je voudrais bien me racheter (22), Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce (25)

    - invocation des esprits bénéfiques : anaphore et parallélisme de structure, comme une incantation : Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés

    - purification : fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde : rythme ternaire.

    2) la rédemption par l’art :

    (La rédemption est le rachat du genre humain par le sacrifice du christ)

    - le poète veut se réhabiliter à ses propres yeux : m’enorgueillir (22) (opposé à l’idée de mépris des autres et de lui-même qui précède)

    - ambiance propice à l’inspiration, loin du tumulte : dans le silence et la solitude de la nuit (23)

    - par la poésie : deux dernières lignes, comme une chute : la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier  des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

     

    Ouverture : La Muse vénale ou l’Albatros

     

     

    À une heure du matin

      Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
      Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.

      Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l’un m’a demandé si l’on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d’une revue, qui à chaque objection répondait : « — C’est ici le parti des honnêtes gens, » ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d’acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m’a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m’a dit en me congédiant : « — Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z… ; c’est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons ; » m’être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n’ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j’ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?

      Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

    LA. À une heure du matin

     

     

     

     

     


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