• La belle au bois dormant : Charles Perrault (version intégrale)

     

    La Belle au bois dormant de Perrault



       Il était une fois un Roi et une Reine, qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde; vœux, pèlerinages, menues dévotions, tout fut mis en oeuvre, et rien n'y faisait. Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d'une fille: on fit un beau Baptême; on donna pour Marraines à la petite Princesse toutes les Fées qu'on pût trouver dans le Pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des Fées en ce temps-là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.

    La Belle au bois dormant de Perrault

       Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une Tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d'elle l'entendit, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla dès qu'on fut sorti de table se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait.

    La Belle au bois dormant de Perrault

     
       Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde, celle d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un Ange, la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un Rossignol, et la sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.

    La Belle au bois dormant de Perrault

       Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eût personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles: "Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille n'en mourra pas; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un fuseau; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la réveiller."
       Le Roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un Edit, par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sur peine de la vie. 
       Au bout de quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point oui parler des défenses que le Roi avait faites de filer au fuseau.
    "Que faites-vous là, ma bonne femme? dit la Princesse.
    - Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.
    - Ah! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites-vous? donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant."         Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'Arrêt des Fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.
     
    La Belle au bois dormant de Perrault
     
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     La Belle au bois dormant de Perrault
     
     
     
     
     
       La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous côtés, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les temples avec de l'eau de la Reine de Hongrie; mais rien ne la faisait revenir. Alors le Roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des Fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les Fées l'avaient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit d'un Ange, tant elle était belle; car son évanouissement n'avait pas ôté les couleurs vives de son teint: ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte. Le Roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue.
       La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La Fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons.
       Le Roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château: voici ce qu'elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce Château (hors le Roi et la Reine), Gouvernantes, Filles d'Honneur, Femmes de Chambre, Gentilshommes, Officier, Maîtres d'Hôtel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les Ecuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins de basse-cour, de la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maîtresse, afin d'être tout prêts à le servir quand elle en aurait besoin; les broches mêmes qui étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s'endormirent, et le feu aussi.
     

    La Belle au bois dormant de Perrault

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       Tout cela se fit en un moment; les Fées n'étaient pas longues à leur besogne. Alors le Roi et la Reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires, car il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer: en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des Tours du Château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la Fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la Princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des Curieux.
       Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que des Tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais; chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler. Les uns disaient que c'était un vieux Château où il revenait des Esprits; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux Paysan prit la parole, et lui dit:
    "Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un Roi, à qui elle était réservée."
     

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    Le jeune Prince, à ce discours, se sentit tout de feu; il crut sans balancer qu'il mettrait fin à un si belle aventure; et poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était.
       A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'elles-mêmes pour le laisser passer: il marche vers le Château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte: c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis, et leurs tasses où il y avait encore quelques gouttes de vin montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflants de leur mieux.
     
     La Belle au bois dormant de PerraultLa Belle au bois dormant de PerraultIl traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes et de Dames, dormants tous, les uns debout, les autres assis; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle.
       Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse s'éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre:
    "Est-ce vous, mon Prince? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre."
     

    La Belle au bois dormant de Perrault

    Le Prince charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage; peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner; elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire, car il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire. 

       Cependant tout le Palais s'était réveillé avec la Princesse; chacun songeait à faire sa charge, et comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim; la Dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la Princesse que la viande était servie. Le Prince aida à la Princesse à se lever; elle était tout habillée et fort magnifiquement; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et qu'elle avait un collet monté; elle n'en était pas moins belle.
       Ils passèrent dans un Salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les Officiers de la Princesse; les Violons et les Hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus; et après soupé, sans perdre de temps, le grand Aumônier les maria dans la Chapelle du Château, et la Dame d'honneur leur tira le rideau: ils dormirent peu, la Princesse n'en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta dès le matin pour retourner à la Ville, où son Père devait être en peine de lui.
       Le Prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le Roi son père, qui était bon homme, le crut, mais sa Mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison en main pour s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette: car il vécut avec la Princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, et le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa sœur.
     

    La Belle au bois dormant de Perrault

     
     
       La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret; il la craignait quoiqu'il l'aimât, car elle était de race Ogresse, et le Roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens; on disait même tout bas à la Cour qu'elle avait les inclinations des Ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le Roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son Mariage, et alla en grande cérémonie quérir la Reine sa femme dans son Château. On lui fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
       Quelque temps après le Roi alla faire la guerre à l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Régence du Royaume à la Reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants: il devait être à la guerre tout l'Eté, et dès qu'il fut parti, la Reine-Mère envoya sa Bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son Maître d'Hôtel:
    "Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.
    - Ah! Madame, dit le Maître d'Hôtel.
    - Je le veux, dit la Reine (et elle le dit d'un ton d'Ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la Sauce-robert."
    Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une Ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore: elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa Maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
       Huit jours après la méchante Reine dit à son Maître d'Hôtel:
    - "Je veux manger à mon souper le petit Jour."
    Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros Singe; il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon. 
       Cela était fort bien allé jusque-là; mais un soir cette méchante Reine dit au Maître d'Hôtel: "Je veux manger la Reine à la même sauce que ses enfants."
       Ce fut alors que le pauvre Maître d'Hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la Ménagerie une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois; il s'excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la Reine-Mère.
    "Faites votre devoir, lui dit-elle, en lui tendant le col; exécutez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés"; car elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire. "Non, non, Madame, lui répondit le pauvre Maître d'Hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la Reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place."
       Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appétit que si c'eût été la jeune Reine. Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au Roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la Reine sa femme et ses deux enfants. 

       Un soir qu'elle rôdait à son ordinaire dans les cours et basses-cours du Château pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleurait, parce que la Reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L'Ogresse reconnut la voix de la Reine et de ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commande dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la Reine et ses enfants, le Maître d'Hôtel, sa femme et sa servante: elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le Roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle; personne n'osait l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en être fâché: elle était sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants. 

    MORALITE 

    Attendre quelque temps pour avoir un Epoux, 
    Riche, bien fait, galant et doux, 
    La chose est assez naturelle,
    Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant, 
    On ne trouve plus de femelle, 
    Qui dormît si tranquillement. 

    La Fable semble encor vouloir nous faire entendre, 
    Que souvent de l'Hymen les agréables nœuds, 
    Pour être différés, n'en sont pas moins heureux,
    Et qu'on ne perd rien pour attendre; 
    Mais le sexe avec tant d'ardeur, 
    Aspire à la foi conjugale, 
    Que je n'ai pas la force ni le cœur, 
    De lui prêcher cette morale. »·
     

    La Belle au bois dormant de Perrault



    La Belle au bois dormant, Charles Perrault, ill. John Collier – Grasset (Monsieur Chat) 12,10€

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  • I- Comment définir le conte?

    • Il est d'usage de chercher à définir le conte en le comparant à d'autres genres qui lui sont proches, mais dont la confrontation permet d'établir des caractéristiques et des limites propres à chacun d'eux : le conte, le fantastique et la science-fiction apparaissent comme le résultat d'une convention qui incite le lecteur  à croire au surnaturel ou à l'invraisemblable, et à admettre ou à envisager ce qui n'existe pas comme vrai.

     

    Les Contes d'Andersen

    • Le fantastique est marqué par l'irruption du surnaturel dans un cadre réaliste, quotidien. Il pose un questionnement sans fin, où personnage et lecteur hésitent entre deux interprétations :  une explication logique, rationnelle, ou l'acceptation de ce qui échappe à la raison. "En fait, le personnage soumis à l'épreuve de l'événement fantastique connaît les lois naturelles comme il admet le surnaturel : la difficulté est, pour lui, de donner une assiette à un événement qui, improbable et pourtant incontestable, semble échapper à la fois à ces deux ordres de légalité. Perplexité, le fantastique est liberté : l'esprit n'est pas obligé de se soumettre aux impératifs de la raison, il ne lui est pas davantage demandé de capituler devant le surnaturel, il peut hésiter, vagabonder, affranchi de toute mise en demeure". (Wladimir Troubetzkoy)

     

    Les Contes d'Andersen

    • Le conte merveilleux renvoie au contraire à un autre univers, qui n'est pas celui du lecteur, qui a sa cohérence propre.  Il est non thétique, c'est à dire qu'il ne pose pas la réalité de ce qu'il représente, "il enchante d'être fait de ce qui n'est pas". (W. Troubetzkoy). "Pénétrer dans l'unvers du conte, c'est entrer dans un monde codifié : le lecteur accepte le merveilleux et ne s'étonne pas de croiser des fées et sorcières, de rencontrer un chat botté capable, d'un seul pas, de franchir sept lieues, d'accompagner une petite sirène à la surface des eaux...la magie y est une pratique courante!" (Mariel Morize-Nicolas)

     

    Les Contes d'Andersen

    • La science-fiction, comme son nom l'indique, intègre dans l'histoire des données scientifiques futuristes, une technologie plus avancée que la nôtre qui permet de transgresser les frontières de l'espace et du temps. Elle a souvent pour rôle d'attirer notre attention sur les dangers que court notre civilisation si nous ne mettons pas un terme à nos déviances, en nous immergeant dans un avenir sombre et déshumanisé, comme dans les dystopies par exemple. (cf. Le Meilleur des Mondes, que vous aviez à lire pendant les vacances).

     

    • Caractéristiques du conte littéraire :

     

    - il vient du folklore ou s'en donne l'apparence

    - il utilise de nombreuses marques d'oralité ( exhibant ses origines)

    - le merveilleux en est souvent un ingrédient obligé

    - il possède des personnages stéréotypés

    - ses repères spatio-temporels sont extrêmement flous

    - le récit est basé sur un schéma narratif ( élaboré à partir de l'étude des contes par le linguiste Propp) souvent similaire : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, élément de résolution, situation finale.

    - le schéma actantiel  (conçu par Greimas, linguiste et sémioticien russe) permet d'établir les relations entre les personnages. Il existe plusieurs schémas actantiels dans un conte, selon le déroulement des étapes et le personnage choisi comme sujet.

    Voici ci-dessous deux tableaux effectués par Florence Gindre et que vous pouvez retrouver sur son site :

    http://www.florencegindre.fr/2015/02/le-schema-actantiel/

     

    Les Contes d'Andersen

     

     

    Les Contes d'Andersen

     

     

    II- Petite histoire du conte merveilleux

    • Le conte et le récit fantastique apparaissent en littérature à la fin du XVIIe siècle, pour le premier, et à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, pour le second, parallèlement au rationalisme des Lumières et la naissance du réalisme.
    • Le conte passe à l'écrit et à la littérature au moment où il disparaît du folflore : il s'inscrit alors dans chaque littérature nationale et dans leurs relations entre elles. Les contes du folklore, essentiellement oraux, présentent des ressemblances et des appels de sens de contes à contes, de continents à continents et de millénaires à millénaires.
    • En France, le conte littéraire correspond à une mode fulgurante qui explose au moment où Louis XIV monte sur le trône : " Le début du règne de Louis XIV est placé sous le signe d'une mode qu'on peut qualifier de féérique : le goût du merveilleux a envahi tous les domaines. Arts et lettres, loisirs et modes- ce qu'on appelle aujourd'hui une culture- sont fortement marqués par une esthétique baroque, venue d'Italie, qui privilégie la fantaisie par la mise en scène de l'Illusion. Tandis que le jeune roi "Soleil" aime à se montrer en Apollon, dans les jardins de son fastueux palais en construction on mitonne des îles vertes, des princesses plus belles que le jour et des fées dispensatrices de tous les dons."(Présentation des contes de Perrault- Pocket classique). 
    • En 1862, le roi a vieilli, il subit l'influence austère de Madame de Maintenon, particulièrement dévote. Les courtisans fuient Versailles qui a perdu sa pompe et ses fêtes somptueuses, pour se réfugier dans les salons parisiens où l 'on se distrait avec des jeux littéraires.  Un tout nouveau-né, qui puise ses origines dans récits plus anciens, fait fureur : le conte littéraire. Son existence sera brève : quelques cent soixante-quinze ans séparent les contes de Perrault (1697) de la publication des contes d'Andersen (1835-1872). Mais si cette vague qui submerge la littérature est courte, elle n'en est pas moins gigantesque : dix recueils de contes merveilleux voient le jour entre 1695 et 1699. 

    Les Contes d'Andersen

    Charles Perrault

    • De nombreuses conteuses et quelques conteurs se lancent dans l'aventure, mais une figure domine, celle de l'académicien Charles Perrault (1613-1688), qui  est le premier à donner au conte ses lettres de noblesse, avec ses Histoires ou Contes du temps passé, ou Contes de ma Mère L'Oye, bref recueil de huit contes pris dans "la matière de France" :  La Belle au bois dormantRiquet à la houppe, La Barbe bleue, Cendrillon, Le Petit chaperon rouge, Le Chat Botté, Les Fées, Le Petit Poucet. Apparemment destiné à instruire les enfants, les contes de Perrault s'adresse en réalité aux adultes. Ils comportent de nombreux sous-entendus et allusions sexuelles : "On sait que les mondains privilégient l'équivoque : c'est à eux que s'adressent les pointes d'humour, les mots d'esprit (visant souvent les femmes) et les allusions grivoises qui parsèment chaque récit, comme, par exemple, les euphémismes de La Belle au bois dormant et les doubles sens du Petit Chaperon rouge." ( Préface des Contes de Perrault- Ed. Pocket Classiques)

    Les Contes d'Andersen

     

    • Au XVIIe siècle, un personnage incontournable du conte merveilleux est celui de la fée, heureuse invention de cette époque. "Le XVIIe et le XVIIIe siècles procèdent, en effet , à une "féminisation" du merveilleux, le personnage de la "fée" absorbe celui de la "sorcière", qui devient "la mauvaise fée", ainsi que celui de la marraine et du parrain, puissances  tutélaires qui marient les jeunes filles. Les fées deviennent jeunes, belles, élégantes, rayonnantes d'un charme tout mondain." ( W. Troubetzkoy). C'est ainsi que le conte merveilleux prend communément le nom de Conte de Fées.

    Les Contes d'Andersen

    Cendrillon- Edmond Dulac

     

    • De 1704 à 1717, Antoine Galland traduit et publie Les Mille et une Nuit, contes élaborés dans le monde islamique du IXe au XIVe siècles, à partir de contes d'origines diverses : persans, hindous, égyptiens, babyloniens. Ils entrent ainsi de plein pied dans la littérature, avec un succès jamais démenti.

    Les Contes d'Andersen

    • L'âge d'or du conte de fée français s'achève par une impressionnante compilation de 41 volumes, édité de 1785 à 1789 par le chevalier Charles-Joseph de Mayer, regroupant une quarantaine d'auteurs, parmi lesquels Perrault occupe la place la plus importante : Le Cabinet des fées, Collection choisie des contes de fées ou autres contes merveilleux.

     

     

    Les Contes d'Andersen

     

    Les frères Grimm 

    • En Allemagne, au XIXe siècle, les frères Grimm, Jakob (1785-1863) et Wilhem (1786-1859), savants allemands, spécialistes du langage, publient, entre 1812 et 1815 Les Contes d'enfants et du foyer. Il s'attachent  à collecter des histoires recueillies auprès de conteurs oraux, sans réelle inventivité de leur part,  mais qui amènent un véritable regain d'intérêt pour le conte populaire un peu délaissé au XVIIIe siècle. Les deux frères considèrent les contes allemands "comme l'expression de la vérité nationale germanique, poésie naturelle et parole de Dieu." ( Wladimir Troubetzkoy) Ils sont les auteurs, entre autres, de : Hans et Gretel, Blanche-Neige et les sept nains, une autre version de La Belle au bois dormant. Traduits dans plusieurs langues, ces contes suscitent des vocations dans toute l'Europe.

     

    Les Contes d'Andersen

    Hans Christian Andersen

    • Le Danois Hans Christian Andersen, écrivain éclectique, à la fois poète, romancier et dramaturge, connaîtra la célébrité grâce à ses contes, publiés tout au long de sa vie, et qui lui vaudront le titre de citoyen d'honneur d'Odense, sa ville natale.

     

    III- L'originalité des contes d'Andersen :

    1. Des influences et inspirations diverses :
    • Les traditions nordiques : auteur de plus de 160 contes, Andersen puise tout d'abord dans les traditions de son pays, dans des nouvelles comme La Reine des Neiges ou La Vierge des Glaces.
    • la veine autobiographique : mais il s'inspire également de son vécu, de ses expériences personnelles ou de rencontres fortuites. " Toutes les facettes  du personnage "Kaléidoscopique" d'Andersen se retrouvent dans ses contes : la pauvreté de La petite fille et les allumettes, la vulnérabilité et la détermination du Vilain petit canard, les amours impossibles de La petite sirène, l'incapacité du Porcher à se faire aimer pour ce qu'il est véritablement." (Mariel Morize-Nicolas)

    Les Contes d'Andersen

     Les Contes d'AndersenLes Contes d'Andersen

           

     

        

     

     

     

     

     

                       

    2. Un style personnel

    • Oralité : Les marques d'oralité sont particulièrement présentes dans les contes d'Andersen. L'écrivain avait l'habitude de lire ses contes à voix haute, aux enfants et à ses amis. Ainsi le narrateur s'adresse-t-il couramment au lecteur pour le rendre partie prenante de l'histoire, pour retenir son attention, pour accentuer un effet, comme le faisaient les conteurs lors de veillées au coin du feu. Les animaux parlent avec naturel, et il n'hésite pas à truffer son discours d'onomatopées, dans un registre familier : "Platsch", "Rap-Rap"...
    • un dénouement original : la morale n'est jamais exprimée à la fin du conte, contrairement à Perrault qui conclut son récit par une leçon ou une formule moralisante. C'est au lecteur de tirer un enseignement de l'histoire. Le dénouement , par ailleurs, n'est pas toujours heureux. Nous sommes loin de l'habituel sentence "Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.
    • la classification d'Andersen :

    - les "eventyr" : contes de fées, comprenant des éléments magiques, merveilleux

    - les "historie" : de courtes nouvelles, proches des fables, comme La petite fille aux allumettes par exemple.

     


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