• Un roi sans divertissement : épilogue

    Un roi sans divertissement- Giono    

    Extrait n° 3 - L’excipit : La mort de Langlois

    On était quand même arrivé à savoir à peu près quelque chose. La neige était donc tombée. Le pays était tout blanc. Langlois était arrivé chez Anselmie. Il n’était pas entré. Il avait ouvert la porte et il avait crié :

    - Est-ce que tu es là ?

    - Bien sûr que je suis là, avait dit Anselmie.

    - Amène-toi, avait dit Langlois.

    - Pourquoi est-ce qu’il faut que je m’amène ? avait dit Anselmie.

    - Discute pas, avait dit Langlois.

    - Vous me laisserez jeter mon poireau dans la soupe ? avait dit Anselmie ?

    - Dépêche, avait dit Langlois.

    - Il avait une voix, dit Anselmie, que j’en ai lâché mon poireau et que je suis venue tout de suite.

    - Quelle voix ? lui demandâmes-nous. Parle. Le procureur va venir, tu sais. Et lui te fera parler.

    - Bien, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, dit Anselmie, il était en colère, quoi !

    - Langlois ?

    - Oui, c’était une voix en colère.

    - Bon. Alors, tu es venue et, est-ce qu’il était en colère ?

    - Oh ! pas du tout.

    - Comment était-il ?

    - Comme d’habitude.

    - Pas plus ?

    - Pas plus quoi ? Non, comme d’habitude.

    - Il n’avait pas l’air fou ?

    - Lui ? Ah ! bien alors, vous autres ! Fou ? Vous n’y êtes plus ! Pas du tout, il était comme d’habitude.

    - Il n’avait pas l’air méchant ?

    - Mais non. Puisque je vous dis qu’il était comme d’habitude. Vous savez qu’il n’était pas très rigolo ; bien, il continuait à n’être pas très rigolo, mais tout juste. Bien gentil, quoi !

    - Bon. Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

    - Il m’a dit : « Est-ce que tu as des oies ? » J’y ai dit : « Oui, j’ai des oies ; ça dépend. » - « Va m’en chercher une. » J’y dis : « Sont pas très grasses », mais il a insisté, alors j’y ai dit : « Eh bien, venez. » On a fait le tour du hangar et j’y ai attrapé une oie.

       Comme elle arrête, on lui dit un peu rudement :

    - Eh bien, parle.

    - Bien, voilà, dit Anselmie…C’est tout.

    - Comment, c’est tout ?

    - Bien oui, c’est tout. Il me dit : « Coupe-lui la tête. » J’ai pris le couperet, j’ai coupé la tête à l’oie.

    - Où ?

    - Où quoi, dit-elle, sur le billot, parbleu.                                       

    - Où qu’il était ce billot ?

    - Sous le hangar, pardi.

    - Et Langlois, qu’est-ce qu’il faisait ?

    - Se tenait à l’écart.      

    - Où ?

    - Dehors le hangar.

    - Dans la neige ?

    - Oh ! il y en avait si peu.

    - Mais parle. Et on la bouscule.

    - Vous m’ennuyez à la fin, dit-elle, je vous dis que c’est tout. Si je vous dis que c’est tout c’est que c’est tout, nom de nom. Il m’a dit : « Donne. » J’y ai donné l’oie. Il l’a tenue par les pattes. Eh bien, il l’a regardée saigner dans la neige. Quand elle a eu saigné un moment, il me l’a rendue. Il a dit : « Tiens, la voilà. Et va-t’en. » Et je suis rentrée avec l’oie. Et je me suis dit : « Il veut sans doute que tu la plumes. » Alors, je me suis mise à la plumer. Quand elle a été plumée, j’ai regardé. Il était toujours au même endroit. Planté. Il regardait à ses pieds le sang de l’oie. J’y ai dit : « L’est plumée, monsieur Langlois. » Il ne m’a pas répondu et n’a pas bougé. Je me suis dit : « Il n’est pas sourd, il t’a entendue. Quand il la voudra, il viendra la chercher. » Et j’ai fait ma soupe. Est venu cinq heures. La nuit tombait. Je sors prendre du bois. Il était toujours là au même endroit. J’y ai de nouveau dit : « L’est plumée, monsieur Langlois, vous pouvez la prendre. » Il n’a pas bougé. Alors, je suis rentrée chercher l’oie pour la lui porter, mais, quand je suis sortie, il était parti.

     

       Eh bien, voilà ce qu’il dut faire. Il remonta chez lui et il tint le coup jusqu’après la soupe. Il attendit que Saucisse ait pris son tricot d’attente et que Delphine ait posé ses mains sur ses genoux. Il ouvrit, comme d’habitude, la boîte de cigares, et il sortit pour fumer.

       Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare, il fumait une cartouche de dynamite. Ce que Delphine et Saucisse regardèrent comme d’habitude, la petite braise, le petit fanal de voiture, c’était le grésillement de la mèche.

       Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers.

       Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » ?

     

     

                                                                                 

                                                                   

     

     

     

     

                                      Manosque, 1er sept.-10 oct. 46.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :