• Un barrage contre le Pacifique : Marguerite Duras témoigne

    Lire auparavant l'article précédent : Un Barrage contre le Pacifique : un texte fondateur

    II- La folie obsessive de la mère et un souvenir noir des colonies :

    Extraits d' Êtres et Espaces Utopiques, illustrés par quelques passages des  entretiens entre Marguerite Duras et Xavière Gauthier, publiés dans  Les Parleuses (en gras).

    Un barrage contre le Pacifique : Marguerite Duras témoigne

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    "Le pays de l’enfance est irrémédiablement lié à l’expérience précoce, intime, de l’injustice sociale. Pour Marguerite Duras, le destin de la mère trompée, ruinée et soulevée par une perpétuelle et inutile révolte restera, à jamais, le symbole de l’injustice, de toutes les injustices :

    « On lui a collé une terre incultivable. Elle l’ignorait complètement qu’il fallait soudoyer les agents du cadastre pour avoir une terre cultivable.(…) Je crois que c’était de colère à vrai dire qu’elle voulait mourir, qu’elle était en train de mourir, après que les barrages se soient écroulés. De colère. D’indignation. Evidemment, ça nous a terriblement marqués. Je ne peux même pas en parler calmement, voyez. »

    "Tu sais, ma mère s'est ruinée avec le barrage. Je l'ai raconté. J'avais dix-huit ans quand je suis partie pour passer ma philo ici, la deuxième partie, et faire l'université, et je n'ai plus pensé à l'enfance. Cela avait été trop douloureux. J'ai complètement occulté. Et je me trimbalais dans la vie en disant : Moi, je n'ai pas de pays natal; je reconnais rien ici autour de moi, mais le pays où j'ai vécu c'est l'horreur. C'était le colonialisme et tout ça(...). Et je pense que c'est une revanche de ça. Le pays natal s'est vengé. J'avais douze ans. On avait une maison à Sadec, sur le Mékong. Bon. Je me souviens d'un administrateur colonial. Il est mort mais peut-être ses enfants sont encore en vie. Il s'appelait B...Et il y avait à ce moment-là en Indochine un impôt, une sorte de capitation, un impôt par tête, de paysan, d'habitant et à l'époque, cet impôt devait être payé - j'ai vu ça, j'ai vu ça pendant des années, tous les ans à la même époque -, il descendait des multitudes de jonques des campagnes - le Mékong irrigue des milliers de kilomètres, comme tu sais - dans leur barque, dans leur sampan et ces gens-là, beaucoup, beaucoup de ces gens-là amenaient la capitation à l'administrateur, leur impôt. Mais ils n'avaient que ça, les trois piastres ou les dix piastres, je ne sais plus, pliées dans un mouchoir. Bon. Quand ils arrivaient au bureau de l'administration coloniale, de l'administrateur colonial puisque ça s'appelait comme ça, on leur disait : "ah oui, faut trois piastres ( ou dix piastres ) plus une piastre pour l'administrateur".

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    Beaucoup n'avaient pas cette piastre  et ils restaient des jours et des nuits à attendre sur le Mékong, toutes ces nuées de barques, et ma mère me les montrait, elle me disait : "Regarde, ils attendent, ils n'ont pas la piastre pour B..." Bon. J'ai essayé d'oublier ça. C'est une époque, ma mère me disait les prix, heureusement, elle m'a tout dit. Une légion d'honneur, ça se payait dix-huit mille piastres. Alors, tu avais les plus grands escrocs de l'Indochine qui avaient tous la légion d'honneur. Mais pour en revenir à ce Mékong, plein de multitudes de barques, c'était admirable à voir, les sampans noirs, tu sais, le Mékong est 

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    absolument terreux  à la saison des pluies. J'ai occulté tout, parce que B..., je pouvais pas le supporter. Je me disais :"Si on garde ce savoir-là tout le temps, on va mourir de ça. On peut en mourir, donc il faut l'exclure". Mais le Mékong est quand même resté quelque part. Ce Mékong auprès duquel j'ai dormi, j'ai joué, j'ai vécu, pendant dix ans de ma vie, il est resté. (...).

    Près du barrage, ils ont fait, les Blancs, ces salauds, une station qui s'appelait Bokor. Ils l'ont faite avec les forçats, des forçats vietnamiens. Les forçats, c'étaient des gens qui, par exemple, n'avaient pas pu payer la capitation. Alors toute la route était -ma mère m'a tout dit - toute la route était comme un chemin de croix. Tous les kilomètres, tous les deux kilomètres, on voyait des trous remplis, et c'était des gens qu'on mettait pour les forcer à travailler, pour les punir, on les mettait dans la terre jusqu'au cou, sous le soleil, pour l'exemple.

     

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    Il faut noter l’importance décisive de la configuration familiale dans la constitution de la personnalité et de l’imaginaire de Marguerite Duras. Bien plus tard, avec l’Amant, l’écrivain décrit sa famille comme « une famille en pierre, pétrifiée »  et l’histoire de sa famille comme une histoire « de ruine et de mort », de haine et d’amour que seule l’écriture peut conjurer. Au centre du clan tragique, la mère, emportée par sa passion folle et exclusive pour son fils aîné, Pierre, le voyou, le chasseur, le criminel. Les deux autres enfants, Paul, dit « Paulo » ou « le petit frère », et Marguerite, perpétuellement mis en danger par la brutalité du frère aîné, ont trouvé un réconfort dans l’amour qu’ils se portent l’un à l’autre. L’ Amant révélera encore la portée incestueuse de cet amour et le désespoir qui s’est emparé de Marguerite à la mort de Paulo, en 1942. Dans Un Barrage contre le Pacifique, Joseph condense sur sa seule personne les traits du frère aîné et ceux du petit frère. Indépendant, violent, chasseur, se plaisant dans une nature sauvage, il est l’objet de la passion maternelle, comme le frère aîné Pierre. Aux yeux de Suzanne, Joseph représente aussi, comme le petit frère Paul, le complice de son existence et l’amant idéal : « Suzanne se souvenait parfaitement de cette minute où elle sut qu’elle ne rencontrerait peut-être jamais un homme qui lui plairait autant que Joseph.» 

     Joëlle Pagès-Pindon fait remarquer cette étrange coïncidence des syllabes entre Joseph et M.Jo, le second donnant à voir, dans la dérision de son nom tronqué, son incapacité à être l’amant que Joseph incarne pour Suzanne. 

     Un Barrage contre le Pacifique est considéré aussi comme le livre de et sur la mère. Il n’est pas indifférent que l’écriture du roman ait coïncidé avec la naissance, le 30 juin 1947, du fils de Marguerite Duras et de Dionys Mascolo, Jean Mascolo. Devenant mère à son tour, Duras ressentait plus fortement la nécessité de mettre en œuvre littérairement l’interminable questionnement sur son rapport personnel à sa mère. La mère du Barrage contre le Pacifique est en effet au centre du triangle fondateur qu’elle forme avec ses enfants, le frère et la sœur, en l’absence du père, à peine évoqué dans Les Impudents. Adorée et haïe, autoritaire et complaisante, généreuse et calculatrice, enthousiaste et désabusée, enfantine et sénile, contradictoire, insupportable, en un mot la mère est folle, de cette folie si constante chez les héroïnes durassiennes qu’elle peut en devenir constitutive d’une certaine féminité. A plusieurs reprises, la mère du Barrage contre le Pacifique est qualifiée de « cinglée », occupée à « ses comptes de cinglée », selon Joseph. Mais c’est en fait toute la famille qui se reconnaît dans cette folie qui les unit :

    ‘ « - C’est vrai qu’on doit être un peu fous…dit Suzanne rêveusement.’ ‘ Joseph sourit doucement à Suzanne.’ ‘- Complètement fous…, dit-il. ». 

     Duras parlera de la mère dans une bonne partie de ses romans, mais de la même mère, sans lui changer de caractère. Cette folie maternelle est dangereuse pour les enfants ; la brutalité des coups que la mère assène à Suzanne, son désir de s’en débarrasser à tout prix, en la poussant à des mariages d’intérêt, font d’elle un personnage effrayant, que le texte assimile un moment à une sorte de monstre de la mythologie antique, ce qui nous rappelle la mère des Journées entières dans les arbres ou celle de l’Amant : « Elle avait eu tellement de malheurs que c’en était devenu un monstre au charme puissant et que ses enfants risquaient, pour la consoler de ses malheurs, de ne plus jamais la quitter, de se plier à ses volontés, de se laisser dévorer à leur tour par elle. » 

     

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     III- Le Procès du colonialisme:

    1. L'Indochine

    A la fin du XIXe siècle, après plus d'un siècle d'expansion religieuse, d'expéditions militaires, de traités et d'alliances, la France possède en ce qu'on appelle alors "l'Indochine" (qui correspond aujourd'hui au Cambodge et au Viêt Nam ) une colonie, la Cochinchine, et deux protectorats, l'Annam et le Tonkin. La France entreprend de moderniser ces terres en engageant de grands travaux d'équipement et d'infrastructure. Mais à partir de 1997, le gouverneur général met en place une administration très centralisée ( 6000 fonctionnaires européens en 1911) et une fiscalité excessive. L'endettement des paysans, l'inégalité scandaleuse dans la répartition des terres, accentuent le fossé entre les indigènes pauvres (ouvriers, artisans, paysans) et les riches, pour la plupart européens ou chinois ( industriels et notables propriétaires terriens. Des manifestations anti-françaises éclatent en 1905 suivies d'une vague d'attentats terroristes en 1912.

    « Indochine francaise » par LaurentleapTravail personnel. Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

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     La crise mondiale de 1926  va engendrer de nouvelles difficultés en Indochine : l'effondrement des cours du riz et du caoutchouc ainsi que des produits miniers, principales sources de revenus du petit peuple, dégrade profondément ses conditions de vie. L'état français et les banques soutiennent les planteurs en leur accordant des prêts et des dégrèvements fiscaux. Mais la misère et le chômage frappent de plein fouet les plus pauvres. Un puissant mouvement anti-français se développeen 1930 qui se traduit par des grèves et des soulèvements réprimés par des bombardements et des exécutions.

    2. Un réquisistoire Anti-Blanc :

    Extraits de l'étude  de Gisèle Guillo, consacrée au Barrage contre le Pacifique, aux éditions Hatier :

    Dans cette évocation des années 1930 qui sert de toile de fond au roman, "les éléments historiques, sociaux, politiques, sont triés et organisés en fonction d'un dessein : dresser un réquisitoire sans appel contre le colonialisme et le capitalisme, incarnés par les blancs.

    Au cœur du grand "vampirisme colonial, représentant les puissances du mal", il y a l'argent. Tout ce qui, de près ou de loin, représente le profit financier, licite ou non, est confondu dans une exécration sans nuance. Aussi bien les fonctionnaires corrompus de cadastre que "les planteurs blancs aux colossales fortunes" (...) Les autres, ceux qui ne font pas partie des nantis du colonialisme, ne sont pas mieux traités . Au mieux, ils apparaissent frivoles et dissolus comme les officiers de marine, dansant à la cantine de Ram ou fréquentant les prostituées de l'Hôtel Central. 

    (...) Le discours anticolonialiste circule dans le roman tout entier. Il peut prendre la forme de l'ironie : c'est la cas dans l'évocation des enfants écrasés sur la piste par les voitures des blancs qui "créaient même des problèmes de conscience". Il peut devenir pathétique lorsqu'il rappelle le sort des bagnards. Il peut aller jusqu'à la véhémence, comme dans la lettre aux agents du cadastre.

    La dénonciation des méfaits du colonialisme est souvent convaicante. Elle est toujours émouvante. Elle pèche toutefois, par ses simplifications abusives : les bons et les méchants, les pauvres et les riches, les Indochinois et les Européens. "

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