• Les Essais : Anthologie

    C'est presque à la fin de ce long ouvrage d'introspection et de réflexion que Montaigne nous offre avec conviction sa conception de la sagesse.

    De L'expérience

    Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Nature a  maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit : c’est injustice de corrompre ses règles. Quand je vois et César et Alexandre (1) , au plus épais de sa grande besogne, jouir si pleinement des plaisirs naturels, et par conséquent nécessaires et justes, je ne dis pas que ce soit relâcher son âme, je dis que c’est la roidir (2), soumettant par vigueur de courage à l’usage de la vie ordinaire ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s’ils eussent cru que c’était là leur ordinaire vacation (3) , celle-ci l’extraordinaire. Nous sommes de grands fols : « Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous ; Je n’ai rien fait d’aujourd’hui. - Quoi ! avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. - Si on m’eût mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je savais faire. - Avez-vous su méditer et manier votre vie ? vous avez fait la plus grande besogne de toutes. » Pour se montrer et exploiter, nature n’a que faire de fortune (4)  ; elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Composer nos mœurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et des provinces, mais l’ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef d’œuvre, c’est vivre à propos.

    1 Célèbres conquérants de l’antiquité.

    2 Raidir.

    3 Occupation.

    4 Destinée

     

    Dans le chapitre qui se penche sur la vanté humaine, Montaigne nous fait part de sa conception du voyage. Sa façon de visiter les contrées étrangères obéit aux mêmes principes que sa manière de penser : loin des sentiers tracés et des idées préconçues, à la recherche de ce qui est nouveau, différent.

     

    De la vanité

    Moi, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends gauche : si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m’arrête. Et faisant ainsi, je ne vois à la vérité rien qui ne soit aussi plaisant et commode que ma raison. Il est vrai que je trouve la superfluité toujours superflue, et remarque l’empêchement (1)  en la délicatesse (2) même et en l’abondance. Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi ? J’y retourne : c’est toujours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ni droite ni courbe. Ne trouvé-je point, où je vais, ce qu’on m’avait dit ? Comme il advient souvent que les jugements d’autrui ne s’accordent pas aux miens, et les ai trouvés plus souvent faux, je ne plains (3)  pas ma peine : j’ai appris que ce qu’on disait n’y est point. J’ai la complexion du corps libre (4) , et le goût commun autant qu’homme du (5) monde. La diversité des façons (6) d’une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid, tout m’est un : et si un, que vieillissant, j’accuse cette généreuse faculté et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l’indiscrétion (7)  de mon appétit et parfois soulageât mon estomac. Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers. J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes (8)  contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure : les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu’ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu’elles ne sont françaises ? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l’aller que pour le venir (9) . Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu. Ce que je dis de ceux-là me ramentoit (10), en chose semblable, ce que j’ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié. Ôtez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier (11), aussi neufs (12) pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu’un honnête homme c’est un homme mêlé. Au rebours, je pérégrine (13) très saoul (14) de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j’en ai assez laissé au logis) : je cherche des Grecs plutôt, et des Persans : j’accointe (15) ceux-là, je les considère (16) : c’est là où je me prête et où je m’emploie. Et qui plus est, il me semble que je n’ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu (17), car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue.

    - 1 Embarras -2 Raffinement  -3 Regrette  -4 Celui qui n’est pas lié par des goûts particuliers  -5 Au - 6 Usage  -7 Manque de retenue, intempérance  -8 Manières d’agir -9 Ne partent que pour revenir - 10 Me rappelaient  -11 Perdus  -12 Novices, débutants  -13 Je voyage -14 Las  -15 J’aborde, je fréquente  -16 Je m’intéresse à eux  -17 Je m’avance peu 

      A partir de l'étymologie des mots "barbares" et " sauvage", Montaigne mène une réflexion sur la signification de ces termes et sur le rapport que les européens entretiennent avec les notions de nature et de culture. Il en déduit que les "barbares", les "sauvages", ne sont pas ceux que l'on croit.

    Des Cannibales

     

     “Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son usage. Comme de vrai nous n'avons autre mire de la vérité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages de mêmes, que nous appellons sauvages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts : là où à la verité ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous devrions appeller plustost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses, les vraies, et plus utiles et naturelles, vertus et proprietez ; lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, les accommodant au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût même excellente à l'envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées là, sans culture : ce n'est pas raison que l'art gagne le point d'honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l'avons du tout étouffée. Si est-ce que par tout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises.

    Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté, et l'utilité de son usage : non pas la tissure de la chetive araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l'art. Les plus grandes et plus belles par l'une ou l'autre des deux premieres : les moindres et imparfaictes par la derniere.

    Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir receu fort peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voisines de leur naifveté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores, fort peu abbastardies par les nostres : Mais c'est en telle pureté, qu'il me prend quelque fois desplaisir, dequoy la cognoissance n'en soit venuë plustost, du temps qu'il y avoit des hommes qui en eussent sçeu mieux juger que nous.”

    Montaigne Livre 1, chapitre 31 « Des cannibales » Les Essais


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