• Le Paysan Parvenu- incipit

    Texte 1 : Le Paysan Parvenu (1734-1735)-  Pierre de Marivaux : incipit 

    Le Paysan Parvenu- incipit

     

     

    Le titre que je donne à mes Mémoires annonce ma naissance ; je ne l’ai jamais dissimulée à qui me l’a demandée, et il semble qu’en tout temps Dieu ait récompensé ma franchise là-dessus ; car je n’ai pas remarqué qu’en aucune occasion on en ait eu moins d’égard et moins d’estime pour moi.

    J’ai pourtant vu nombre de sots qui n’avaient et ne connaissaient point d’autre mérite dans le monde, que celui d’être nés nobles, ou dans un rang distingué. Je les entendais mépriser beaucoup de gens qui valaient mieux qu’eux, et cela seulement parce qu’ils n’étaient pas gentilshommes ; mais c’est que ces gens qu’ils méprisaient, respectables d’ailleurs par mille bonnes qualités, avaient la faiblesse de rougir eux-mêmes de leur naissance, de la cacher, et de tâcher de s’en donner une qui embrouillât la véritable, et qui les mît à couvert du dédain du monde.

    Or, cet artifice-là ne réussit presque jamais ; on a beau déguiser la vérité là-dessus, elle se venge tôt ou tard des mensonges dont on a voulu la couvrir ; et l’on est toujours trahi par une infinité d’événements qu’on ne saurait ni parer, ni prévoir ; jamais je ne vis, en pareille matière, de vanité qui fît une bonne fin.[1]

    C’est une erreur, au reste, que de penser qu’une obscure[2] naissance vous avilisse, quand c’est vous-même qui l’avouez, et que c’est de vous qu’on la sait. La malignité des hommes vous laisse là ; vous la frustrez de ses droits ; elle ne voudrait que vous humilier, et vous faites sa charge[3], vous vous humiliez vous-même, elle ne sait plus que dire.

    Les hommes ont des mœurs, malgré qu’ils en aient [4]; ils trouvent qu’il est beau d’affronter leurs mépris injustes ; cela les rend à la raison. Ils sentent dans ce courage-là une noblesse qui les fait taire ; c’est une fierté sensée qui confond un orgueil impertinent.

    Mais c’est assez parler là-dessus. Ceux que ma réflexion regarde se trouveront bien de m’en croire.

     

    La coutume, en faisant un livre, c’est de commencer par un petit préambule, et en voilà un. Revenons à moi.

    Le récit de mes aventures ne sera pas inutile à ceux qui aiment à s’instruire. Voilà en partie ce qui fait que je les donne ; je cherche aussi à m’amuser moi-même.

             Je vis dans une campagne où je me suis retiré, et où mon loisir m’inspire un esprit de réflexion que je vais exercer sur les événements de ma vie. Je les écrirai du mieux que je pourrai ; chacun a sa façon de s’exprimer, qui vient de sa façon de sentir.

                Parmi les faits que j’ai à raconter, je crois qu’il y en aura de curieux : qu’on me passe mon style en leur faveur ; j’ose assurer qu’ils sont vrais. Ce n’est point ici une histoire forgée  à plaisir, et je crois qu’on le verra bien.

               Pour mon nom, je ne le dis point : on peut s’en passer ; si je le disais, cela me gênerait dans mes récits.

              Quelques personnes pourront me reconnaître, mais je les sais discrètes, elles n’en abuseront point. Commençons. 

     

     

     

     


    [1] Une bonne fin : qui réussit.

    [2] Obscure naissance : naissance non noble

    [3] Vous faites sa charge : vous la mettez en difficulté, vous l’attaquez le premier.

    [4] Malgré qu’ils en aient : bien que cela les contrarie.


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