• LA. Le Dieu du Carnage (1)

    Comme promis, la fiche bac de l'extrait 1 pour les élèves partis en Inde ou en Angleterre.

     

    LA- 1 : La scène d’exposition

    (Texte dans menu de gauche, module Textes pour l’oral, rubrique Textes théâtre)

    Œuvre : Comédie satirique écrite en 2006 et mise en scène par Yasmina Reza elle-même en 2008. Le sujet en est banal et « quotidien » : tentative de conciliation  entre deux couples dont les enfants se sont battus. L’un a agressé l’autre avec un bâton, et lui a cassé deux dents. Les enfants, « ces petits dieux » sont-ils à l’origine du carnage ? La bagarre a-t-elle des conséquences plus importantes ?

    Au début de l’intrigue, les parents tentent de s’entendre en tant que personnes adultes et  civilisées. Mais la discussion s’envenime, le ton monte, va crescendo, et tout le vernis des conventions sociales craque. La violence qu’ils étaient là pour condamner affleure soudain chez chacun d’entre eux : ce qui devait être une réunion d’entente pour dresser un constat se transforme en un règlement de compte impitoyable. Les conflits se démultiplient : la polémique entre les parents des deux enfants, entraîne  une dispute acerbe à l’intérieur de chaque couple pour dégénérer entre un front commun des femmes contre les hommes et vice-versa.

    Situation du passage : Nous allons commenter la scène d’exposition ; elle remplit ses fonctions traditionnelles en plantant le cadre où va se dérouler l’intrigue, en caractérisant les personnages et en introduisant le sujet. Mais nous verrons qu’elle pose déjà les jalons qui conduiront à l’explosion de la violence.

     

    Problématique : Comment cette exposition introduit-elle d’emblée le germe des conflits ?

     

    Annonce du plan :

    - Nous verrons tout d’abord que la dramaturge installe le cadre et les personnages dans un milieu élevé

    - puis qu’une opposition latente surgit rapidement

    - et enfin que les personnalités apparaissent sous le vernis social.

     

    I- Installation du cadre et des personnages dans un milieu élevé

    1. le lieu

    - Nous sommes dans un cadre intime, le salon des Houllié : Didascalie initiale : On doit sentir d’emblée qu’on est chez les Houllié (…). Il s’agira d’un cadre unique jusqu’à la fin de la pièce.

    - Salon bourgeois,  milieu intellectuel : Didascalie : Au centre, une table basse, couverte de livres d’art. Deux gros bouquets de tulipes dans des pots.

    - Ambiance également raffinée, que la mise en scène doit traduire par le jeu des acteurs, l’expression de leurs visages, le ton employé : Didascalie initiale : Règne une atmosphère grave, cordiale et tolérante.

    - Nous sommes à Paris,  hors-scène évoqué dans les répliques : (9, 10, 35) le square de l’Aspirant-Dunant, le parc Montsouris, le marché Mouton Duvernet. Le quatorzième arrondissement regroupe des quartiers plutôt aisés. Lieu très intellectuel et artistique au début du XXe siècle.

     

    2. Les Personnages

    - Comme dans une exposition classique, nous apprenons rapidement leurs noms et les liens qui les unissent : par exemple  Michel est le mari de Véronique (6 ; 47), Ferdinand est leur fils (2). Ils ont un autre enfant, Camille (84). La didascalie initiale apporte également une information : Les Houllié et les Reille, assis face à face. On doit sentir d’emblée qu’on est  chez les Houllié

    - Le dialogue nous renseigne également sur leurs professions : Annette et Alain appartiennent à la bourgeoisie des affaires : (88) Annette : Je suis conseillère en gestion de patrimoine ; (64) Alain : Avocat ; un couple socialement cohérent. Michel lui est dans le commerce : (66) Moi je suis grossiste en articles ménagers, Véronique est écrivain, et travaille à mi-temps dans une librairie d’art et d’histoire.

     

    3. L’intrigue :

    - Dès la première réplique, le sujet est annoncé. Il y a eu une bagarre entre les fils des deux couples, et les parents tentent une conciliation : (1) Véronique : Donc notre déclaration…(…) l’incisive droite.

     

    Nous nous attendons donc à un échange courtois entre gens cultivés, bien éduqués et appartenant au même milieu, ce qui facilite l’entente.

     

    II- Une opposition latente

    Cependant, on peut remarquer que quelques tensions percent déjà derrière les formules de politesse.

    1. Entre les couples

    - Alain n’apprécie pas la façon avec laquelle Véronique récapitule les faits.  Elle lui semble exagérée et  tendancieuse, comme si l’acte était prémédité : (5) Alain : Armé ? (6) Véronique : Armé ? Vous n’aimez pas « armé »(…) ça va ?

    -Alain ironise sur les déclarations pacifistes de Véronique : (15) Véronique : …Par chance il existe encore un art de vivre ensemble, non ? (16) Alain : Que les enfants ne semblent pas avoir intégré. Enfin, je veux dire le nôtre !

    - Annette rebondit immédiatement sur le portrait mélioratif  que Véronique brosse de son propre enfant : (41) Véronique : Vous savez qu’il ne voulait pas dénoncer Ferdinand. (…) (49) Annette : Naturellement…Et comment… ? Enfin je veux dire comment avez-vous obtenu le nom de Ferdinand ?-L’hésitation à poser la question montre bien qu’elle est gênante et sous-entend que le fils de Véronique n’est pas si innocent !

    - Annette s’indigne spontanément du comportement de Michel qui s’est débarrassé brutalement du hamster de sa fille sans le  moindre regret : (76) Annette : Vous vous êtes débarrassé du hamster ? ; (83) Annette : Vous l’avez laissé dehors ? Répétition de la question qui indique qu’elle ne peut pas le croire.

     

    2. À l’intérieur des couples

    - Véronique domine le dialogue et son mari semble en retrait. Ses interventions ne viennent que confirmer ou appuyer les dires de son épouse : (7) Michel : Muni d’un bâton ; (11) Michel : Oui c’est vrai. (29) Michel : Non ; (42) Michel : Non il ne voulait pas. Dialogue en boucle, il reprend les termes employés par Véronique.

    - Alors que Véronique insiste sur la gravité des faits, Michel est plus conciliant, comme gêné par l’intransigeance de sa femme :

    Véronique

    ·         champ lexical juridique : déclaration, armé d’un bâton, les conséquences de cet acte.

    ·         Elle détaille  les conséquences médicales avec luxe de détails  sur 6 répliques, de la ligne 18 à la ligne 30 + hyperboles qui tournent au ridicule : (43) C’était impressionnant de voir cet enfant qui n’avait plus de visage, plus de dents et qui refusait de parler.

    ·         Elle ramène sans cesse la conversation sur la culpabilité du fils des Reille et sur les suites à donner : (1, 9, 15, 41, 89)

    - Michel, lui, tente de minimiser : (20) Il n’y a qu’un point qui est exposé, (23) On essaie de donner une chance à la dent(27) En attendant il va avoir des facettes en céramique.

    Et lorsque Véronique tente de présenter son fils comme un héros, un martyr, il rétablit la vérité : (43) Véronique : C’était impressionnant de voir cet enfant qui n’avait plus de visage, plus de dents et qui refusait de parler. (46) Michel : Il ne voulait pas le dénoncer aussi par crainte de passer pour un rapporteur devant ses camarades, il faut être honnête Véronique. Vocabulaire dépréciatif : crainte, rapporteur, + remise en cause de la sincérité de Véronique, ce qui est humiliant devant des étrangers.

     

    - Alors qu’Annette est polie et tente de faire amende honorable, désolée par le geste de son fils, son mari est plus distant et grossier.

    ·         Annette exprime sans cesse son approbation ou ses regrets L (14,16,25,31,36,38,40,45,49,54) C’est nous qui vous remercions. C’est nous.  Oui, le nôtre ! Oui…. Bien sûr, j’espère que tout se passera bien ; Ah oui ; Ah bon !  Oui, oui ; J’imagine ; Naturellement. Bien sûr.

    ·         Elle cherche des sujets de conversations par politesse : la santé de l’enfant blessé par son fils, les tulipes, les enfants…

    - Au contraire, Alain minimise l’acte commis par  son fils, tout  comme Michel en minimise les conséquences

    ·         (5) Armé ? (7) Muni, oui ; il refuse les excuses : (91) Ce serait bien qu’ils se parlent

    ·         Il impose à tout le monde sa conversation téléphonique (55) et s’exprime avec sans-gêne et grossièreté : Oui c’est très emmerdant…Non, mais moi ce qui m’emmerde…niveau de langue trop familier, inadapté à la situation.

    Il est donc évident que des tensions préexistent au litige en cours, et que certaines différences entre les couples ou à l’intérieur de chacun d’entre eux  peut engendrer des complications.

     

    III- Des personnalités conflictielles qui affleurent sous le vernis des conventions

    Trois des personnages laissent déjà apparaître leurs failles :

    - Véronique

    ·         Exhibe trop sa culture, comme un besoin de prouver sa valeur : table basse couverte de livres d’art + elle s’associe au discours médical comme si elle était elle-même médecin : vocabulaire spécialisé : tuméfaction, brisure des deux incisives, pronostic, dévitaliser, exposition du nerf, facettes en céramique (27) obturation canalaire (24)   + emploi du pronom « on » : On est réservé sur le pronostic ; on ne dévitalise pas ; on donne une chance au nerf… + plus discours logique, avec des connecteurs, comme une démonstration scientifique : alors, par conséquent, donc

    ·         Humaniste sans doute sincère, mais semble une caricature de « l’intellectuel bien pensant »  par la formulation qu’elle emploie : J’ai participé à un ouvrage collectif sur la civilisation sabéenne, à partir des fouilles reprises à la fin du conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Et à présent, je sors en janvier un livre sur la tragédie du Darfour. Toutes ces références sont très pointues, alors qu’elle sait pertinemment que ses interlocuteurs ne connaissent pas forcément ce domaine très spécialisé. Il y a un certain snobisme à étaler sa culture, à ne pas se mettre à la portée du public.

    - Alain

    ·         Avocat sans scrupules, qui défend les intérêts financiers contre les préjudices subis par les patients qui ont pris les médicaments nocifs vendus par la société pharmaceutique : (58) « …allant de la baisse d’audition à l’ataxie »…Mais qui fait la veille média chez vous ? Il ne se préoccupe que des suites juridiques et de la réputation de son client, aucune pensée pour les victimes.

    - Michel

    ·         Incarne  un être humain primaire et égoïste, ce que lui reprochera sa femme plus loin dans la pièce ; il avoue sans état d’âme qu’en vérité c’est par convenance personnelle qu’il a sacrifié l’animal de compagnie de sa fille et qu’il a profité de l’occasion , (78) : Moi pour dire la vérité, ça faisait longtemps que j’avais envie de m’en débarrasser… ? Par ailleurs, il étale sa bêtise comme sa femme étale sa culture ((79) Je croyais que ces animaux aimaient les caniveaux, les égouts, pas du tout(…) Je ne sais pas où est leur milieu naturel. Fous-les dans une clairière, ils sont malheureux aussi. Je ne sais pas où on peut les mettre.

     

    CCL : Cette scène d’exposition, tout en remplissant ses fonctions traditionnelles, pose déjà les jalons de ce qui deviendra une situation explosive : opposition entre les deux couples malgré une apparence de conciliation cordiale, incompatibilité d’attitude ou de valeurs entre les époux et, enfin, des personnalités conflictuelles qui percent sous la bonne éducation.

    Ouverture : cette comédie satirique reprend bien, sous son aspect moderne, la fonction traditionnelle de la comédie classique: castigat ridendo mores. Elle apporte une réflexion sur la nature humaine, mais aussi, sur la société contemporaine, en se moquant des conventions superficielles et du politiquement correct.

     

    Nota Bene :

    - L’ataxie  est un trouble neurologique des mouvements musculaires (difficulté à bouger ou à exécuter des mouvements de façon coordonnée).

    - La civilisation sabéenne : Le royaume de Saba  est un royaume situé en Arabie du sud,  au nord de l'Éthiopie et dans l'actuelle Érythrée. Ce royaume, évoqué par la Bible et le Coran  a bel et bien existé, mais il est difficile de séparer le mythe de l'histoire.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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