• Comment mettre en scène La Guerre de Troie...

     

    Comment mettre en scène La Guerre de Troie  n’aura pas lieu ?

     

    Giraudoux avait rencontré en Jouvet un allié parfait. Le premier considérait le second comme un maître de la diction et de l'interprétation, Jouvet considérait Giraudoux comme une auteur "classique", universel et atemporel. Mais ils avaient surtout en commun la même conception de l'espace scénique et de la mise en scène. Le dramaturge assistait aux répétitions, opérant des modifications à ses indications scéniques, prenant en compte les remarques ou suggestions du metteur en scène. Giraudoux écrira spécifiquement pour la troupe de l'Athénée dirigée par Jouvet, comme Marivaux écrivait pour les comédiens italiens. 

    Plusieurs défis se présentent au metteur en scène, et les différents choix qu’il effectuera dépendront de sa propre interprétation de la pièce mais aussi de la « traduction » qu’il voudra en proposer aux spectateurs.

    Nous l’avons dit en cours, une mise en scène est une réécriture, et le metteur en scène peut  être considéré comme un co-auteur de l’œuvre. Il réécrit « scéniquement » le texte produit par le dramaturge.

    Questions qui peuvent se poser :

    ·        Le décor :

    - le décor doit-il camper à gros traits un cadre antique, établissant un lien étroit avec   l’épopée ? Doit-il replonger le spectateur dans cet univers légendaire, qui mettra en évidence l’intertextualité entre les deux textes ? Un tel décor mettra davantage en évidence les anachronismes de la pièce, notamment concernant le langage.

    - doit-il au contraire se référer aux années 1930, époque de l’écriture et de la représentation, afin de bien souligner l’aspect actuel du conflit qui se prépare ?

    - doit-il enfin évoquer une époque indéfinie, indéterminée, pour montrer que les enjeux de cette pièce sont universels et atemporels ?

    ·        Les costumes :

    -  la conception des costumes repose sur les mêmes options : antiques ? Modernes ? Sans référence historique précise ?

    - peut-on mélanger deux époques ?

    - doit-on présenter Hector en habit de guerrier, pour souligner qu’il n’est pas un lâche, et qu’il refuse la guerre par humanisme et non par crainte ? Doit-on au contraire le vêtir d’un costume de prince ? De « sage » ?

    - Hélène doit-elle être prendre l’apparence d’une « déesse », comme il est habituel de les représenter en peinture et en sculpture, aussi bien dans l’antiquité qu’à l’époque classique ? Ou faut-il l’habiller et la maquiller comme une starlette, pour la « désacraliser » ?

    ·        Les personnages :

    - le  choix des comédiens relève également d’un point de vue très subjectif : comment représenter des « héros », des personnages mythologiques qui ont traversé les époques et alimenté les imaginaires collectifs ?

    - comment incarner la plus belle femme du monde ? D’autant qu’Hélène n’apparaît pas dans l’immédiat, il faut attendre plusieurs scènes pour la découvrir sur scène. Ce retard provoque chez le spectateur une attente qui peut être rapidement déçue. L’actrice doit-elle nécessairement « belle » ? Mais selon quels canons ?

    - nous l’avons vu avec Ionesco, qui ne supportait pas qu’un metteur en scène prenne des libertés avec ses indications scéniques, la question des didascalies rédigées par l’auteur reste au cœur des dissensions entre auteur et metteur en scène. Quand le texte en comporte très peu, le metteur en scène est libre d’ajouter des gestes, des déplacements, des accessoires, ce qui lui permet de « créer », sans nécessairement trahir. Mais lorsque le metteur en scène passe outre les didascalies ou les modifie profondément, ou s’il change le sens de la pièce en transformant l’identité du personnage,  son interprétation de l’œuvre peut être jugée comme une trahison.

    - les conditions matérielles de la représentation sont parfois à la source du non respect des didascalies. Voici un témoignage intéressant à ce propos :

    « La pièce a été reprise avec succès au T.N.P, en 1963. (…). Ce qui nous a frappés, c’était une ou deux erreurs de mise en scène. Nous les signalons car il serait regrettable qu’elles se répètent. On peut comprendre que l’on n’est pas respecté l’indication de Giraudoux à la fin de sa pièce (le rideau commence à tomber au moment où Hector vient de tuer Démokos), parce qu’il n’y a pas en principe de rideau au T.N.P. et que de toute façon l’on peut craindre que le public ne croie la représentation terminée et ne se mette à applaudir, - ce qui serait compromettre le coup de théâtre qui suit. En revanche, le metteur en scène a commis une sorte de contresens en escamotant le tableau final. Giraudoux a écrit : « Les Portes de la Guerre s’ouvrent lentement. Elles découvrent Hélène qui embrasse Troïlus. » Supprimer cet effet saisissant c’est ôter à La Guerre de Troie une de ses dimensions, celle de l’absurde, et frustrer l’auteur d’une trouvaille. (Etienne Frois- Profil d’une Œuvre- Ed. Hatier)

     

    Mise en scène de Louis Jouvet- 1935- Théâtre de l'Athénée

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     La mise en scène de Louis  Jouvet  se réfère  à l'antiquité sans pour autant la représenter. En cela, il est fidèle à l'esprit de la pièce. Le mythe ancien est suggéré par les colonnes et le chapiteau, par les costumes fluides et drapés évoquant les toges, le péplos ou le chiton.

    Le décor, massif, semble écraser les personnages comme le destin qui les tient entre ses mains. Il donne également une certaine solennité, une dimension majestueuse à l'intrigue. L'espace scénique est spacieux, donnant une grande liberté de mouvement aux comédiens.

    Jouvet interprète le rôle d'Hector. Sur ces photographies, son allure, les différentes positions qu'il adopte, ainsi que son prestige d'acteur et de metteur en scène reconnu, en font un personnage fort, calme, protecteur.

    Hélène est incarnée par Madeleine Ozeray. Elle correspond totalement aux canons de beauté de l'époque, mince, un peu sophistiquée, d'une blondeur froide, le teint pâle, le visage fin. Cette image de la femme élégante et difficile à atteindre persistera jusque dans les années cinquante, aussi bien au théâtre qu'au cinéma. Les actrices célèbres de ces décennies en sont la preuve : Michèle Morgan, Grace Kelly, Tippi Hedren... 

     

    Mise en scène de Jean Vilar au TNP- 1963

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    Jean Vilar opte également pour un ancrage dans l'Antiquité, mais une antiquité encore plus factice, encore plus théâtralisée. Les costumes ressemblent davantage à des costumes, stylisés, ainsi que les coiffures. Nous sommes bien au spectacle. Mais fait surprenant, Hélène est interprétée par Christine Minazzoli ( troisième image, au centre) une comédienne brune, coiffée avec modernité contrairement aux autres actrices. Est-ce le moyen de la rendre "différente"? Spéciale? N'oublions pas que chez les troyens, Hélène la grecque possède une beauté exotique, peu commune puisqu'elle appartient à un peuple étranger.

    On peut noter également que les troyens sont vêtus de couleurs claires alors qu'Ulysse ( à droite sur la première image, interprété par Jean Vilar lui-même),  porte un costume de couleur sombre. Tout comme Jouvet dans le rôle d'Hector, Vilar donne à Ulysse une dimension plus grande, plus importante, grâce à son âge, à son expérience et à sa renommée.

      

     Mise  en scène de Nicolas Briançon, au théâtre Silvia-Monfort- 2006

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    Nicolas Briançon propose une interprétation plus personnelle et sans aucun doute plus moderne, visant à actualiser la pièce. Mais de quelle modernité parle-t-on? Quelle période le décor et les costumes suggèrent-ils? Les années 30 ? Les années 2000? L'aspect guerrier d'Hector se traduit par   un costume sportif et de grandes bottes noires. Hélène entre dans la tradition, cheveux blonds et longs, robe blanche, mais son jeu exprime davantage le badinage, la coquetterie,  qu'il n'évoque la femme fatale suscitant passion et adoration. (voir les vidéos ci-dessous).

    Annie Duperey dans le rôle d'Hélène, Mise en scène de Raymond Rouleau- 1982

     

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    Caroline Cellier- 1967 

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    Diane Kruger dans le film Troy, de Wolfgang Petersen

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    On peut remarquer qu'à travers les époques certaines constantes demeurent dans la représentation d'Hélène, et une sorte de stéréotype de la beauté féminine apparaît : cheveux longs, ondulés, front dégagé, menton étroit; élégance de la parure. Plutôt blonde et de peau blanche.

     

    Mise en scène de Francis Huster, au festival d'Anjou- 2013

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    La mise en scène de Francis Huster doit s'adapter à une représentation en extérieur. Le décor est encore plus  épuré   que  dans les précédentes propositions. Une table moderne, et des chaises qui envahissent l'espace, comme dans une salle d'attente ou comme au spectacle : théâtre dans le théâtre?  C'est bien la comédie des hommes face à leur destin qui se joue. 

    Les costumes, l'affiche : tout évoque l'époque de la création de la pièce. Les femmes, cependant, qui représentent le parti pris de la paix, sont habillées avec sobriété et élégance, hormis Cassandre et Hélène.

    Hélène retrouve  sa blondeur et sa pâleur habituelles. Son costume doré rappelle son exception et son charme de déesse. A moins que les paillettes et la robe qui colle au corps ne soulignent son côté "starlette", tel que nous l'avons vu lors de l'étude du premier extrait de la pièce.

     


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